Carrefour du cinéma d’animation au Forum des images du 13 au 17 décembre 2017

La quinzième édition du Carrefour du cinéma d’animation au Forum des images à Paris a ouvert ses portes hier, et ce jusqu’au 17 décembre. Quinzième édition particulièrement riche en films japonais puisque l’évènement fête tout particulièrement les 100 ans de l’animation japonaise. Un siècle d’histoire du médium présenté en quelques jours. Nous le verrons, l’hommage a ses limites très vite fixées. Dix long-métrages sont ainsi programmés dans ce cadre, programmation qui tourne autour de l’invité de marque Keiichi Hara, l’un des cinéastes japonais le plus reconnu dans ce domaine depuis quelques années. Sa présence donnera lieu non seulement à des tables rondes mais surtout à une master class en sa présence, master class qu’il consacrera à sa pratique personnelle de l’animation mais aussi à sa vision, contemporaine et plus globale, du médium. Cette invitation sera l’occasion de découvrir, ou redécouvrir trois longs-métrages du réalisateur.

Mais commençons par les avant-premières. La plus attendue est certainement celle de The night is short, walk on girl (Yoru wa mijikashi aruke yo tome), réalisé par Masaaki Yuasa. Le film, qui a notamment bénéficié d’une projection au dernier Festival du film fantastique de Catalogne, fait le portrait d’un jeune lycéen, en dernier année, éperdument amoureux d’une camarade plus jeune que lui. Mais ce dernier n’ose déclarer sa flamme alors que, de son côté, la demoiselle en pince secrètement pour lui. Deux adolescents amoureux l’un de l’autre sans pouvoir le dire et c’est leur quotidien banal qui bascule, chaque jour, dans l’imaginaire où enfin, chacun sera suffisamment fort de caractère pour passer à l’acte. La vie de lycéen n’est, en effet, pas si facile à vivre. Après Lou, l’île aux sirènes (Yoake tsugeru Rū no uta), sorti sur nos écrans il y a quelques semaines, Masaaki Yuasa délaisse donc le conte fantastique pour le portrait intime et onirique mais la technique, toujours aussi fluide et précise, soutient toujours le scénario et vice versa. Le réalisateur de Mind game, qui date de 2004 déjà, aspire encore à un autre cinéma d’animation, où l’originalité ne délaisse pas une volonté populaire de séduire le grand publique.

The night is short, walk on girl (2017, Masaaki Yuasa) affiche japonaise

Seconde avant-première, celle de A silent voice (Koe no katachi), adaptée du manga éponyme de Yoshitoki Ōima. Sélectionné également au Festival du film fantastique de Catalogne, c’est surtout son avant-première mondiale au Festival international du film d’animation d’Annecy, en juin dernier, qui a marqué les esprits. Le film est mis en scène par Naoko Yamada, un nouveau venu dans le long-métrage mais qui a néanmoins officié sur des séries animées. Son premier fait d’arme est K-on ! le film (Eiga Keion !), réalisé en 2011. A silent voice est ainsi son deuxième film mais une certaine maturité technique s’en dégage déjà. L’histoire se concentre autour d’une petit fille sourde et muette qui intègre une nouvelle classe de primaire. Exclue par ses camarades à cause de son handicap, elle n’aura de cesse de trouver sa place. Quelques années plus tard, au lycée, c’est de la part même de son principal tortionnaire de l’époque qu’elle trouvera un ami à qui se confier. Ce dernier, pour avoir été le petit agité et le cancre de service, aura lui-aussi connu les affres de la mise au ban. A silent voice connaîtra, on l’espère, une sortie sur les écrans français digne de ce nom.

A silent voice (2017, Naoko Yamada) affiche japonaise

Troisième film à connaître une avant-première ici, Fireworks (Uchiage hanabi, shita kara miru ka ? Yoko kara miru ka ?). Là encore, le film a connu une sélection au dernier Festival du film fantastique de Catalogne et connaîtra par ailleurs une sortie française le 3 janvier prochain. Le distributeur français du film, Eurozoom, compte bien, et c’est tout à fait compréhensible, sur le succès de Your name. (Kimi no na wa), film assez similaire sur le fond comme sur la forme, pour réitérer l’expérience. Mais Fireworks, réalisé par Akiyuki Shinbō et Nobuyuki Takeuchi, est avant tout une adaptation d’un téléfilm tourné par Shinji Iwai en 1993. Téléfilm dont la version animée garde la trame générale d’un petit groupe de collégiens qui se rassemblent, le soir venu, pour contempler le feu d’artifices depuis le phare de la petite commune balnéaire. Jusqu’au moment où la plus belle fille du collège demande à l’un d’entre eux de fuir avec elle. L’amitié primera t-elle sur la séduction qu’exerce la demoiselle sur chacun d’entre eux ? Conte initiatique et romantique, l’animation donne ici une nouvelle dimension à cette l’histoire pour le moins universelle.

Fireworks (2017, Akiyuki Shinbō et Nobuyuki Takeuchi) affiche japonaise

Quatrième, et dernier film, à bénéficier d’une avant-première, Mutafukaz, coproduction franco-japonaise adaptée de la bande-dessinée éponyme. Que dire sinon que, une fois de plus, le film a connu une sélection au Festival international du film d’animation d’Annecy et au Festival du film fantastique de Catalogne, de quoi nous laisser penser que certains films japonais connaissent décidément une trajectoire toute tracée de festival en festival. L’auteur de la bande-dessinée originale, Guillaume Renard, s’associe pour la réalisation à Shōjirō Nishimi, animateur et réalisateur issu du Studio 4°C. Si l’un apporte le scénario et le design des personnages, l’autre apporte son savoir faire en terme d’animation pure qui, ici, mélange joyeusement culture hip hop, street art et manga. Ni tout à fait français, ni tout à fait japonais, le film tire bénéfice des deux cultures pour lorgner vers l’originalité et le dynamisme sans concession aucune. Il nous tarde de découvrir cet opus métissé qui, visiblement, n’en a pas fini avec les festivals.

Mutafukaz (2017, Guillaume Renard et Shōjirō Nishimi) affiche internationale

Les avant-premières passées, c’est bien entendu autour de Keiichi Hara que le Carrefour du cinéma d’animation se concentre. Pour se familiariser avec son cinéma, trois longs-métrages, tous différents les uns des autres, sont ici programmés. Le premier, Un été avec Coo (Kappa no Kū to natsuyasumi), réalisé en 2007, a connu une sortie française en septembre 2009. Certes le film n’a franchement pas connu un succès retentissant dans nos salles et pourtant, il fut l’une des pierres angulaires d’une certaine révision (au sens de nouvelle vision) du cinéma d’animation japonais en France, à savoir celle de l’après Ghibli. Un été avec Coo n’était, bien entendu, pas le seul film à offrir une telle perspective, mais il fut l’un des premiers. En dehors des sentiers de l’animation japonaise alors connus sur notre territoire, le film prends totalement corps autour du folklore nippon, plus précisément autour de la figure du kappa, petite créature aqueuse connue de tous les petits bambins japonais. Et c’est à un voyage au cœur de ce folklore que ce film nous invite. Ce film est la première véritable réalisation de Keiichi Hara. Première réalisation après six longs-métrages consacrés à la franchise des Crayon Shin-chan tout de même.

Un été avec Coo (2007, Keiichi Hara) affiche japonaise

Cette franchise, issue du manga éponyme de Yoshito Usui, aura occupé sa carrière pendant près de dix ans, entre 1994 et 2002. D’ailleurs le Carrefour du cinéma d’animation a la bonne idée de programmer son cinquième film de la franchise, Crayon Shin-chan : the storm called – the adult empire strikes back (Kureyon Shin-chan : arashi wo yobu – Mōretsu ! Otona teikoku no gyakushū), daté de 2001. Double intérêt de cette projection, celle d’une part de faire découvrir au public français une franchise ultra connue du public familial japonais, et celle d’autre part d’aborder la question du travail à la chaîne que demande ce type de production animée qui connaît son opus annuel depuis 1993 ! Ce cinquième opus s’attarde sur le comportement des parents qui, à la faveur d’une attraction qui leur permettent de revivre leurs souvenirs d’enfance, en oublie de s’occuper de leurs enfants alors abandonnés à eux-mêmes. Si la franchise doit se plier à un cahier des charges précis, elle n’empêche cependant pas à ses réalisateurs de se lâcher sur le côté loufoque et déjanté, dimensions déjà présentes dans le manga original.

Crayon Shin-chan : the storm called – the adult empire strikes back
(2001, Keiichi Hara) affiche japonaise

Loin de ce film de commande qu’est Crayon Shin-chan, mais répétons-le à ne manquer sous aucun prétexte, Colorful (Karafuru), film que Keiichi Hara réalisa en 2010, juste après Un été avec Coo. Le cinéaste s’y affirme encore un peu plus en plaçant sa mise en scène sur les motifs de la sensibilité et de la mélancolie. Tout aussi fantastique que le précédent, le film convoque la thématique de la réincarnation, Colorful se détourne de son pendant merveilleux pour celui, plus risqué, de la métaphysique afin d’interroger la nature humaine dans sa complexité et sa profondeur. Sur un scénario à la nature abstraite, Keiichi Hara donne ainsi la pleine mesure de son talent lorsque l’animation se fait réflexion. Le médium quitte alors la problématique de la représentation pure pour titiller l’objectif de tous grands cinéastes, celui de réaliser un film qui transcende son sujet. Keiichi Hara ne manquera pas, certainement, d’aborder sa trajectoire de réalisateur lors de sa master class, et de nous éclairer sur les enjeux qu’il pense primordiaux en matière d’animation contemporaine.

Colorful (2011, Keiichi Hara) affiche japonaise

Trois autres films viennent conclure ce tour d’horizon de la l’animation japonaise, trois œuvres signées par trois grands cinéastes, Hayao Miyazaki, Isao Takahata et Satoshi Kon. Le premier, certainement le plus connu en France, est donc tout naturellement de la partie avec Nausicaä de la vallée du vent (Kaze no tani no Naushika). Second long-métrage de Miyazaki, après Le château de Cagliostro (Rupan sansei : kariosutoro no shirō, 1979), Nausicaä de la vallée du vent atteint une ampleur jamais égalé auparavant dans l’animation. Outre les thèmes chers au cinéaste que sont la recherche de l’harmonie de l’homme et la nature, l’abnégation nécessaire à tout à chacun pour mener sa vie et la place des femmes dans la société, le film déploie une force stylistique rarement égalée encore aujourd’hui. Le film est grandiose dans tous les sens du terme, l’élégance de la forme met en valeur la profondeur du propos, ces deux dimensions se renforçant l’un l’autre par l’utilisation d’une musique soignée, une première pour un film d’animation d’habitude accompagné de musiques passe-partout, signée Joe Hisaishi. Aucun détail n’échappe à la mise en scène d’Hayao Miyazaki. Nausicaä de la vallée du vent marque les prémisses du travail qui sera accompli par le studio Ghibli, créé l’année suivante.

Nausicaä de la vallée du vent (1984, Hayao Miyazaki) affiche japonaise

Isao Takahata sera justement le complice d’Hayao Miyazaki dans cette aventure. Les deux hommes se connaissent depuis déjà de nombreuses années mais la création de ce studio leur permettra de modifier en profondeur la production de longs-métrages animés au Japon. La mise en place d’une équipe d’animateurs et de techniciens chevronnés au service d’un projet unique permettra au studio de produire nombre de pépites, courts comme longs-métrages. Souvenirs goutte à goutte (Omoide poro poro, 1991) sera ainsi le cinquième long-métrage à être fabriqué dans l’enceinte du studio et le second mis en scène par Isao Takahata après Le tombeau des lucioles (Hotaru no haka) en 1988. Adapté du manga éponyme de Hotaru Okamoto et Yūko Tone, Souvenirs goutte à goutte tourne autour de la vie d’une jeune femme, Taeko, employée de bureau à Tōkyō qui se lasse peu à peu de la vie citadine. De passage dans la ferme de son beau-frère, dans une bourgade rurale, ses souvenirs d’enfance refont surface, notamment ses courts séjours à la campagne. Cette expérience commence à mettre sérieusement en question son désir de rester vivre à la capitale surtout qu’une proposition de mariage précipite les choses.

Souvenirs goute à goutte (1991, Isao Takahata) affiche japonaise

Si Hayao Miyazaki et Isao Takahata ont été dans les années soixante-dix jusqu’aux années quatre-vingt dix les fers de lance d’une cinéma d’animation apaisé, préoccupé par la description d’un merveilleux enchanteur pour l’un et d’une certaine réalité japonaise présente ou passée pour l’autre, ces deux cinéastes seront ensuite rejoint par une cohorte de nouveaux venus, tous aspirants à l’exploration de nouvelles contrées narratives pour le médium. Il en est ainsi du travail de Satoshi Kon. Ancien dessinateur adjoint de Katsuhiro Ōtomo, Satoshi Kon passe très vite de la planche dessinée à l’animation pour exploiter les possibilités du médium. Véritable talent aussi bien dans la narration que dans la mise en scène, Satoshi Kon sort des sentiers battus dès son premier film, Perfect blue (Pāfekuto burū) où sa maîtrise du sujet est totale. Tokyo godfathers (Tōkyō goddofāzāzū), programmé ici, est son troisième long-métrage tourné en 2003. Pour la première fois, le cinéaste adopte un ton alternant entre la comédie et le dramatique sans aucun effet stylistique et narratif particulier. Mais la force du propos reste intact et c’est l’attachement aux différents personnages qui priment sur l’efficacité du dynamisme ou encore les joyeuses péripéties qui s’enchaînent tout au long du récit. Avec ce film, racontant l’histoire saugrenue d’un groupe de SDF qui découvre dans les poubelles un bébé abandonné la veille de Noël, le cinéaste transforme son film en ode à la vie à la manière des grands cinéastes américains des années quarante ou cinquante. En somme la mise en scène d’un film d’animation se confrontent aux même enjeux que celle des films tournés en séquences réelles, plus aucune distinction ne peut être faite entre les deux médiums cinématographiques.

Tokyo godfathers (2003, Satoshi Kon) affiche japonaise

Dix films et un invité prestigieux pour cette quinzième édition du Carrefour du cinéma d’animation. L’évènement est de taille et la sélection, tout à fait intéressante et pertinente en ce qui concerne l’animation japonaise de ces trente dernières années. Nous sommes en revanche davantage déçu par l’étiquette de la commémoration du centenaire, quelque peu trahie ici. Difficile de prétendre à une exhaustivité en la matière bien sûr mais l’angle adopté dans cette édition est davantage celle des problématiques actuelles du cinéma d’animation plutôt qu’un regard rétrospectif digne de ce nom. Ne boudons cependant pas notre plaisir, les films convoqués ici sont à voir et à revoir sans modération, tant leur propos et leur mise en forme questionnent notre monde actuel. Espérons néanmoins que des œuvres bien plus anciennes, en l’occurrence les films d’animation de l’époque du muet par exemple, aient un jour leur place dans une rétrospective ambitieuse nous permettant de comprendre l’évolution du cinéma d’animation japonais, un cinéma qui ne cesse de nous surprendre encore aujourd’hui.

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