Disparition de Nagisa Oshima le 15 janvier 2013

Après le décès de Kôji Wakamatsu en octobre dernier (que nous avons honteusement passé sous silence mais nous nous rattraperons), c’est au tour du grand cinéaste Nagisa Oshima de nous quitter le 15 janvier dernier, victime d’une infection pulmonaire à l’âge de 80 ans. Après une hémorragie cérébrale en 1996, le cinéaste n’a connu qu’une courte accalmie face à la paralysie lors de la réalisation du film Tabou (Gohatto) en 1999. il n’a dès lors plus eu les moyens physiques de s’atteler à ses projets.  Né à Kyoto en 1932, Nagisa Oshima a poursuivi un cursus de droit à l’université avant de rejoindre les studios Shôchiku en 1954 comme assistant-réalisateur notamment pour Yoshitaro Nomura, Hideo Oba ou encore Masaki Kobayashi. Journaliste, critique, cinéaste, scénariste, documentariste, animateur de télévision, intellectuel et polémiste, Nagisa Oshima s’est très vite rebellé contre les carcans du studio, et plus largement de la société japonaise, pour mener une carrière hors des sentiers battus. Après un court-métrage promotionnel présentant les jeunes talents de la firme, Le soleil de demain (Asu no taîyô), le cinéaste dirige son premier long-métrage de fiction, Une ville d’amour et d’espoir (Ai to kibô no machi), en 1959.

Suivront l’année suivante trois films qui confirmeront le talent du cinéaste tout en marquant la totale rupture de ce dernier vis à vis du système des studios, système qu’il ne cesse de renier et de contourner dans des mises en scène toujours plus audacieuses et personnelles. Contes cruels de la jeunesse (Seishun zankoku monogatari), L’enterrement du soleil (Taiyô no hakaba) et Nuit et brouillard au Japon (Nippon no yoru to kiri) lui vaudront en effet une certaine reconnaissance mais surtout une éviction retentissante de la part des responsables de la Shôchiku avec laquelle Nagisa Oshima décide de rompre pour former un peu plus tard sa propre compagnie, la Sozosha, en 1964. Mais l’aventure indépendante ne sera pas de tout repos et l’éloignera un temps des plateaux de cinéma après deux expériences décevantes, Le piège/ Une bête à nourir (Shiiku) et Le révolté (Amakusa Shiro tokisada), deux films de commande qui ne connaîtront pas le succès au box-office.

En 1965, Nagisa Oshima entame une seconde période féconde qui l’installe définitivement dans le paysage cinématographique japonais et commence à lui valoir une renommée internationale d’auteur de films exigeants. Les plaisirs de la chair (Etsuraku), L’obsédé en plein jour (Hakuchû no tôrima), Été japonais: double suicide (Muri shinjû: nihon no natsu) et enfin La pendaison (Kôshikei) témoignent d’une certain maturité dans la direction d’acteur mais surtout d’une très grande acuité dans la critique de la société japonaise. La pendaison par exemple est un brûlot contre la peine de mort, par ailleurs toujours exercée au Japon aujourd’hui. Le petit garçon (Shônen), Il est mort après la guerre (Tôkyô sensô sengo hiwa) puis La cérémonie (Gishiki) closent l’abondante activité du cinéaste des années soixante avant l’éclosion d’une carrière davantage tournée vers l’international.

Car avec la diffusion mondiale de L’empire des sens (Ai no korida) en 1976, coproduction franco-japonaise, c’est un tout nouveau chapitre, le dernier, qui s’ouvre pour le réalisateur. Le film fait sensation pour ses fameuses scènes de sexe non simulées et est par ailleurs toujours censuré au Japon sous la forme de floutage des parties intimes. En France, le film est notamment le plus gros succès du cinéma japonais en terme de spectateurs. Toujours très actif à la télévision et dans ses prises de position intellectuelle, Nagisa Oqhima s’éloignera du cinéma. Il ne réalisera en effet que trois films supplémentaires, L’empire de la passion (Ai no borei, 1978), Furyo (Senjo no merii kurismasu/ Merry christmas Mr. Lawrence, 1983) et Max mon amour (production totalement française datant de 1988 avec Charlotte Rampling dans le rôle titre) avant son terrible accident cérébral en 1996. Ces films auront néanmoins une certaine reconnaissance publique, notamment Furyo qui confronte deux vedettes androgynes de la musique, David Bowie et Ryuichi Sakamoto qui en signera par ailleurs la célèbre bande son. Tabou (Gohatto) sera son dernier film mais non des moindres, évoquant dans une esthétique dépouillée et maîtrisée les sentiments perturbés d’une troupe de samouraï face à l’arrivée d’un mystérieux jeune homme aux traits efféminés. L’homosexualité, évidente et lumineuse dans Furyo, est ici au contraire sombre et latente, empreinte d’une poésie que l’on ne connaissait pas chez le cinéaste plus souvent abonné à la frontalité et la nervosité de sa mise en scène.

Si le cinéaste japonais a certes dirigé plus d’une vingtaine de long-métrages pour le cinéma, son oeuvre de documentariste est néanmoins largement méconnu en Occident. Fin observateur de la société japonaise, il en a souligné les caractéristiques et les contradictions non seulement dans ses films de fiction mais également à travers les documentaires tels que Jeunesse sous la glace en 1962 (portrait des habitants d’un village d’Hokkaido), Un cheminot de l’état en 1964 (sur la grève des cheminots) ou encore Les géants en 1972 (film sur la base-ball japonais, l’une des grandes passion du cinéaste). Il a également consacré certains documentaires à l’histoire de l’Asie (Mao Tsé-Toung et la révolution culturelle, 1969, Le père du Bengale, 1973, La terre d’or Bengali, 1976 et La vie de Mao, 1976) mais surtout à celle de la Guerre du Pacifique, véritable trauma pour le cinéaste qui en cherche les blessures profondes dans la société japonaise contemporaine. Ainsi L’armée oubliée (1962), La guerre du Pacifique (1968), La bataille de Tsuchima (1975), L’île de l’ultime combat (1976) ou encore Yokoi et ses 28 années de vie secrète sur l’île de Guam (1977) forment une véritable critique de l’impérialisme nippon des années de guerre et ses tristes conséquences sur une société vaincue et brisée.

Comme le notent Louis Danvers et Charles Tatum Jr. dans l’introduction de leur ouvrage sur le cinéaste (Nagisa Oshima édité aux Cahiers du cinéma):  » (…) son œuvre n’a jamais cessé de mettre le monde autour d’elle en question, de cisailler à vif dans la chair de l’humain collectif ou privé, de provoquer au plaisir et à la réflexion, de briser les structures et d’appeler le spectateur à un rôle actif. Une folle énergie habite les films d’Oshima, un désir total qui dynamite les genres et toutes les conventions, une urgence bien sûr sexuelle et souvent violente qui l’amène droit au crime. Crime de dépenser l’argent dans des images rejetant sa logique, crime de ne rien respecter qui soit institution, crime encore de haïr la bonne conscience et tous ses catéchismes, crime toujours de rejeter la Loi, crime surtout de rester soi-même dans un univers qui ne peut le tolérer. »

Filmographie de Nagisa Oshima:

Films publicitaires:

1959 Le soleil de demain (Asu no taiyô) (court-métrage)
1964 Première aventure d’un petit enfant (Chiisana boken ryoko)
1964 Me voici, Bellett (Watashi wa beretto)

Oeuvres pour le cinéma:

1959 Une ville d’amour et d’espoir/ Le garçon qui vend des pigeons (Ai to kibô no machi)
1960 Contes cruels de la jeunesse (Seishun zankoku monogatari)
1960 L’enterrement du soleil (Taiyô no hakaba)
1960 Nuit et brouillard au Japon (Nippon no yoru to kiri)
1961 Le piège/ Une bête à nourir (Shiiku)
1962 Le révolté (Amakusa Shiro tokisada)
1965 Les plaisirs de la chair (Etsuraku)
1965 Journal de Yunbogi (Yunbogi no nikki) (court-métrage documentaire)
1966 L’obsédé en plein jour/ Violence en plein jour (Hakuchû no tôrima)
1967 Carnets secrets des ninja (Ninja bugeichô) (animation)
1967 À propos des chansons paillardes japonaises (Nihon shunka-kô)
1967 Été japonais: double suicide (Muri shinjû: nihon no natsu)
1968 La pendaison (Kôshikei)
1968 Le retour des trois saoûlards (Kaette kita yopparai)
1969 Journal d’un voleur de Shunjuku (Shinjuku dorobô nikki)
1969 Le petit garçon (Shônen)
1970 Il est mort après la guerre (Tôkyô sensô sengo hiwa)
1971 La cérémonie (Gishiki)
1972 Une petite sœur pour l’été (Natsu no imôto)
1976 L’empire des sens (Ai no korida)
1978 L’empire de la passion (Ai no borei)
1983 Furyo (Senjo no merii kurismasu/ Merry christmas Mr. Lawrence)
1986 Max mon amour
1999 Tabou (Gohatto)

Oeuvres pour la télévision:

1962 Jeunesse sous la glace (Kori no naka no seishun) (court-métrage documentaire)
1963 L’armée oubliée (Wasurareta kogun) (court-métrage documentaire)
1964 Parce que je t’aime (Aisurebakoso)
1964 Avant et après l’annulation de la grève du 17 avril/ Un cheminot de l’état (Aru kokutetsu-jomuin) (court-métrage documentaire)
1964 En repensant aux précieuses leçons de mon professeur (Aogeba totoshi) (court-métrage)
1964 Un château de révolté (Hankotsu no toride) (court-métrage documentaire)
1964 La traversée du Pacifique du Chita Niseigo (Chita Nisei Go taiyeiyo odan) (court-métrage documentaire)
1964 La tombe de la jeunesse (Seishun no ishibumi) (court-métrage documentaire)
1964-1965 L’aube de l’Asie (Ajia no akebono) (série télévisée)
1965 L’incident du chalutier (Gyosen sonansu) (court-métrage documentaire)
1968 La guerre du Pacifique (Daitoa sensô) (documentaire)
1969 Mao Zedong et la révolution culturelle (Mo-taku-to to bunka daikakumei) (documentaire)
1972 Les géants (Kyojin-gun) (court-métrage documentaire)
1972 Joi! Bangtla (court-métrage documentaire)
1972 Le voyage des musiciennes aveugles (Goze: momoku no onna-tabigeinin) (court-métrage documentaire)
1973 Le père du Bengale (Bengaru no chichi raman) (court-métrage)
1975 La bataille de Tsushima (Ikiteiru nihonkai-kaisen) (documentaire)
1976 L’île du dernier combat (Ikiteiru gyokusai no shima) (court-métrage documentaire)
1976 Terre dorée du Bengale (Ogon no daichi bangaru) (documentaire)
1976 La vie de Mao Zedong (Denki mo-taku-to) (documentaire)
1976 La tombe engloutie/ La tombe inoubliable au fond de la mer (Ikiteiru umi no bohyo) (court-métrage documentaire)
1977 Yokio et ses 28 années de vie cachée sur l’île de Guam (Yokoi Shoichi: guamu-to 28 nen no nazo o ô) (documentaire)
1977 Les morts sont éternellement jeunes (Shisha wa itsumademo wakai) (documentaire)
1991 Kyoto, my mother’s place (documentaire)
1993 Waga eiga jinsei
1995 Un siècle de cinéma japonais par Nagisa Oshima (Nihon eiga no hyaku nen) (documentaire)

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