Entretien avec Hippolyte Girardot (Yuki & Nina, 2009, Hippolyte Girardot et Nobuhiro Suwa)

Réalisateur de nombreux courts-métrages lorsqu’il était étudiant, Hippolyte Girardot se tourne pourtant vers une carrière d’acteur dans les années soixante-dix. Le destin de Juliette (1982, Aline Issermann), Le bon plaisir (1984, Francis Girod) et Prénom Carmen (1983, Jean-Luc Godard) font décoller sa notoriété dans les années quatre-vingt. Plus récemment on a pu le voir dans Léo en jouant « Dans la compagnie des hommes », Rois et reines et Un conte de noël, trois films d’Arnaud Desplechin, La Moustache d’Emmanuel Carrère, Lady Chatterley de Pascal Ferran ou encore Plus tard tu comprendras d’Amos Gitai et Espion(s) de Nicolas Saada. Acteur prolifique, sa carrière témoigne pourtant d’une grande exigence artistique.

Nobuhiro Suwa et Hyppolite Girardot sur le tournage de Yuki & Nina.

Comment avez-vous rencontré Nobuhiro Suwa et qu’est-ce qui vous a décidé de travailler avec lui sur ce film ?
Je l’ai rencontré sur le casting de son film Un couple parfait. Nous avons beaucoup discuté ensemble, nous nous sommes très bien entendu malgré nos différences culturelles, même peut-être à cause de nos différences culturelles justement. Et je crois qu’il avait depuis toujours envie de réaliser avec quelqu’un d’autre, de partager cette idée de la réalisation. Moi-même j’avais réalisé des courts-métrages il y a pas mal de temps, je me suis dit que c’était l’occasion de m’y remettre. Nous avions quelques idées en commun, nous étions tous les deux attirés par les thèmes de l’enfance et de la parenté. Nobuhiro Suwa aime connaître les gens avant de tourner avec eux et, bien que je n’ai pas été choisi pour le rôle, nous avions beaucoup échangé. Quand il est revenu avec ce projet de Yuki & Nina, c’était tout à fait inattendu, presque utopique, inenvisageable quasiment, j’ai dit oui tout de suite pour ce projet. Nous étions dès le début dans la perspective d’un projet très libre, une véritable collaboration qui se nourrirait de chacun de nous. Moi je suis très client de cette approche vis-à-vis de la création artistique, une approche libre loin des contraintes mercantiles.

Nobuhiro Suwa commence à être familier de la France, il avait choisi Béatrice Dalle pour son film H/story puis il a tourné Un couple parfait entièrement en France, sans vouloir parler pour lui, est-ce qu’il est très attiré par la France ?
Nobuhiro Suwa a une quarantaine d’années, et étant un cinéaste d’auteur japonais il faut savoir que la reconnaissance d’un tel cinéma passe essentiellement par la France. La Nouvelle Vague a donné toute sa légitimité au cinéaste qui devient alors l’auteur de son film. C’est toute la critique cinématographique qui est aussi impliquée et cet état de fait a ouvert le cinéma. Pour un homme comme Suwa qui tourne des films dans un milieu japonais extrêmement difficile pour le cinéma d’auteur, c’est sûr que la France est un Eldorado, le pays le plus génial du monde en termes de cinéma. Ce n’est pas tant la culture française que la culture cinématographique qui l’interpelle. Ensuite il y aussi les circonstances, c’est un homme qui vient d’Hiroshima, très marqué par le passé de cette ville et par le film d’Alain Resnais, Hiroshima mon amour, un film français tourné au Japon. H/story est une superbe idée de relecture du cinéma même si elle n’est pas originale en soi, mais c’est avec ce film qu’il commence à filmer avec une actrice française. Pour son projet suivant, Un couple parfait, c’est une histoire différente. Il cherchait une bourse pour réaliser son projet, il la trouve en France et vient s’installer plus d’une année pour mettre en scène son film. Un couple parfait n’est pas un film par ailleurs, c’est un téléfilm qui est né notamment de la volonté de Pierre Chevalier, patron d’Arte. Pour Yuki & Nina, c’est un peu le même problème, si le film n’avait été financé que par les Japonais il n’existerait tout simplement pas. Au Japon ce type de film n’est pas légitime.

Comment avez-vous abordé cette réalisation à quatre mains ?
En fait le thème du film poursuit la métaphore de l’appartenance à deux cultures, de la relation entre Suwa et moi. Le film raconte ce couple imparfait, Suwa et moi donc, qui est un couple qui ne sait pas se parler mais qui communique assez bien. Le sujet du film n’est rien d’autre que le point commun que nous partageons, le thème de l’enfance. Là où nous nous rejoignons le plus, c’est sur le fait que nous ayons tous les deux des enfants. Par là le sujet de la différence, de l’altérité, de ce qui nous sépare est venu compléter l’histoire du film, celle d’une petite fille déchirée par son appartenance à deux cultures très différentes. Nous avons été au bout de cette différence en choisissant de raconter l’histoire d’une petite fille, ce que Suwa et moi n’avons jamais été et ne serons jamais. Nous sommes partis d’une situation qui nous ressemble pour ensuite aller dans la direction opposée, très extérieur à nous. C’est ce qui nous a permis de pouvoir travailler à deux, pour éviter aussi d’être dans la revendication auteuriste du « moi je ». Ici il n’y pas de « moi je », et je crois que c’est la force du film. Il n’y a pas d’auteur, il y un film, on ne voit pas l’auteur, on ne voit que le film. Je trouve cela très intéressant, je ne crois pas beaucoup pour ma part à l’individualité comme modèle occidental. Ce la n’a pas beaucoup de sens pour moi, au moins en termes de cinéma.

Le film est né davantage de votre dialogue entre Suwa et vous que de l’un ou l’autre en quelque sorte…
Le film est le dialogue. Le film est la figure de Noé, la petite fille parce que dans son corps même, elle incarne cette double appartenance culturelle. Le film est construit de la même façon, à la fois une identité française et japonaise, deux identités fondues, liées, fusionnées. Certains pensent que la séquence de la forêt est spécifiquement japonaise, c’est entièrement faux. C’est quelque chose qui vient de moi, Suwa ne désirait pas tourner dans la forêt. Suwa voulait davantage tourner dans les appartements, dans la ville, chose qui moi ne m’attirait pas tellement. Le film est un compromis entre son désir et le mien, comme dans chaque couple chacun doit faire des compromis avec l’autre. La forêt est quelque chose qui m’est très proche, et en repensant à Lady Chatterley et les nombreuses discussions que j’ai pu avoir avec Pascal Ferran sur ce sujet, je me suis demandé si cette envie de forêt n’était pas une réponse à la volonté très urbaine de Suwa de faire Yuki & Nina. Le film s’est construit sur ces deux approches, il n’y avait pas de désir à l’avance comme lorsqu’un couple a un enfant, il ne décide pas à l’avance comment cet enfant sera. L’enfant grandit par lui-même, tout comme le film s’est construit par lui-même.

La figure de la forêt est un élément souvent représenté dans les contes ou dans les fables, dans le film cette longue séquence fait au début appel à une certaine image occidentale de la forêt cernée comme un lieu dangereux mais la fin de la séquence fait écho à une tradition plus japonaise, celle des petites statues de pierre, de la maisonnée et de la grand-mère, une scène où règne en quelque sorte une harmonie entre l’homme et la nature…
Tout à fait. Je pense personnellement que la forêt est à l’origine de nos histoires mais aussi l’origine de notre création. L’humanité est née dans la forêt. Par ailleurs il n’est pas très étonnant de constater que la programmation de la fin de l’humanité, écologiquement parlant, est débuté par notre inquiétude sur la survie de la forêt amazonienne. Pour moi c’est clair, la forêt est un symbole très fort. Dans l’imaginaire occidental, la forêt est à la fois un lieu de grande peur mais aussi un lieu de liberté, à la fois un lieu mortifère mais aussi un lieu de renaissance. Les deux petites filles transportent avec elles cette idée de la forêt, celle du lieu imaginaire empli de fées et de lutins, elles vivent la forêt de la même façon que Le Petit Poucet arrive à en sortir avec ses petits cailloux. Le film fonctionne à travers le point de vue des petites filles, ce qui nous fait accepter son côté imaginaire. Les Japonais ont également une tradition semblable de la forêt perçue comme un lieu imaginaire. La grande différence, et vous le soulignez, c’est que de façon générale les Occidentaux ont un grand mépris, ou une indifférence dans le meilleur des cas, pour la nature là où les Japonais sont attentifs et se sentent liés à elle. Nous sommes plus tournés vers une attitude de domination envers notre environnement sans pour autant se sentir concernés par lui. La culture orientale intègre cette relation intime entre les hommes et l’environnement où ils vivent. Il y a une sorte d’échanges spirituels. La culture orientale, et particulièrement la culture japonaise, est respectueuse de l’environnement global. Leur système de pensée est par essence écologique, tout s’intègre dans un même continuum. L’idée de l’harmonie dans le rapport de l’homme à la nature est très forte, en effet cette harmonie est soulignée à la fin du film, dans la séquence où la mère et la fille se promènent. La mère retrouve des sensations de son enfance à travers sa propre fille et lui prenant la main pour la première fois du film retrouve une intimité fusionnelle avec elle, cela au bord d’une rivière sauvage qui pourrait être la première rivière au monde. Je ne suis pas sûr que l’on aurait réussi cette scène si nous avions tourné uniquement en France au bord d’une rivière quelconque. Nous aurions eu l’écho d’un cinéma du passé genre les bords de la Marne, les tableaux de Renoir, etc. Là il se passe quelque chose de l’origine du monde, l’eau coule, il y a la brume, une femme avec son enfant, il y a quelque chose de très primaire. C’est d’autant plus intéressant que nous avions improvisé cette fin à cause de la météo qui était vraiment catastrophique. Finalement cette fin est très intime, même si le film est réalisé par deux personnes. C’est vrai que lorsque l’on est dans une campagne japonaise comme celle-ci, on a une impression très forte que le décor n’a pas changé depuis quinze siècles. Il a quelque chose d’intemporel, aujourd’hui la culture du riz n’est pas très différente de celle d’il y a dix siècles, cette culture n’a pas connu de mécanisation comme en Europe. La tradition dépasse la modernité.

Le thème de la fable ou du conte, c’est ce qui permet à la petite Yuki de sortir de son déchirement, cet imaginaire la protège du rationalisme des adultes…
Je crois que la forme du conte permet au spectateur de suivre le cheminement extrêmement fictionnel que les enfants peuvent avoir du réel. Les enfants sont capables de vivre chaque jour comme « il était une fois… ». Notre rationalisme, c’est-à-dire notre volonté d’avoir une main forte sur ce qui nous entoure, nous fait oublier ce genre de choses. On écarte en grandissant la fiction du réel pour ne voir que le réel pur. Pourtant, dans la vie de tous les jours, nous jouons tous des rôles, nous sommes constamment en train de nous ajuster face aux évènements qui surviennent, nous faisons tous contre réalité violence. Nous sommes dans un combat perpétuel avec la réalité. La forme du conte nous permet ici de prendre le point de vue des petites filles. Et ce point de vue nous permet d’accepter la figure du conte, que ce soit la figure de la séparation, de l’abandon, etc. Nous ne sommes pas dans la démonstration mais dans l’évocation.

Le conte est aussi un moyen de grandir, de mûrir ? Paradoxalement les contes font sortir les enfants de leur enfance…
Exactement. Les contes sont un vrai système éducatif. C’est un système de temporisation et de transformation du réel. Par exemple lorsque le père est remarié, il y a la figure de la méchante belle-mère qui est un truc pour représenter une mère non aimante. Les contes racontent la réalité à travers un prisme. La figure de la belle-mère permet d’évoquer à l’enfant une réalité en quelque sorte cruelle sans remettre en cause l’idéal de la mère aimante. Il y a là un décalage métaphorique. Yuki & Nina n’est pas du tout dans un système narratif romanesque, nous n’en aurions pas été capables à cause de nos deux cultures trop différenciées, en revanche sur le terrain du conte, il y a quelque chose d’universel. Je pense que le succès des romans de Murakami en France est lié à cela, nous sommes sensibles à cette dimension du conte.

Le conte occidental apparaît dans le film à travers la lettre que Yuki écrit à la fée de l’amour, le conte japonais transparaît davantage à travers les petites statuettes, une figure plus concrète. Nous repoussons l’imaginaire dans l’abstrait au nom d’un certain réalisme là où les Japonais conservent cette notion d’imaginaire dans des objets du quotidien…
Oui, nous sommes obligés de le dire pour que notre rationalité s’y retrouve. Lorsque j’ai passé une semaine de promotion au Japon la semaine dernière, la question ne se pose pas pour eux. L’esprit japonais n’a pas de réticence vis-à-vis de cet imaginaire. Le monde des enfants n’est pas aussi différencié de celui des adultes. Ils sont très proches. Même dans la vie hyper moderne et technologique de Tokyo, il y a des petits autels avec des chats qu’ils vénèrent pour que les forces de la réussite les guident chaque jour. Cela fait partie de leur quotidien. Les adultes sont très clients de jouets par exemple. Il n’y a pas de hiatus entre le monde des enfants et les adultes. C’est très étonnant.

Comment s’est passé le casting des enfants ? Tourner avec des enfants n’est pas évident paraît-il.
Tourner avec des acteurs n’est pas toujours évident non plus. Il y a certainement plus de contraintes lorsque l’on tourne avec des enfants. Avec les gosses on ne peut pas tricher. Avec les enfants c’est le casting qui fait le film, si vous faites une erreur au casting, vous ratez votre film. Nous avons choisi la petite Noë dans le rôle de Yuki parce que c’était la meilleure, mais ce n’était pas la plus facile à gérer parce qu’elle n’avait pas forcément envie de faire le film, le cinéma ce n’est pas non plus sa passion et elle déteste faire semblant. Donc ça faisait quand même beaucoup. Avec elle il n’y avait pas de répétitions possibles, il y avait une première prise, une deuxième puis la troisième on l’oublie. Néanmoins, malgré ces contraintes, le choix de sa personnalité est parfait. Elle était le personnage que nous avions en tête. Avec les enfants on a tout de suite de la vérité.

Propos recueillis par David A. en septembre 2009.

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