Festival du Film Japonais Contemporain Kinotayo 2014

Du 25 novembre au 20 décembre prochain se déroulera la neuvième édition du Festival du Film Japonais Contemporain Kinotayo. Ce festival, qui se consacre aux films japonais récents se déploie sur quatre lieux franciliens: la Maison de la culture du Japon et le Gaumont Opéra Premier à Paris, l’Orangerie à Roissy-en-France et l’Antarès à Vauréal. Cette année encore le festival est une occasion unique de découvrir des films quasi invisibles sinon. Comme à son habitude le programme donnera une large place aux films en compétition, au nombre de neuf cette année, et à une sélection de quatre autres films hors-compétition. Un (très maigre) hommage sera rendu au cinéaste Seijun Suzuki et deux évènements viendront compléter les séances, à savoir un table ronde autour de la Nouvelle Vague japonaise des années quatre-vingt dix et la projection des épisodes pilotes des dramas GTO et Gokuabu Ganbo. La bonne surprise de cette année réside du côté des personnalités invitées: Yôju Matsubayashi, Hideo Sakaki, Nobuhiro Yamashita, Kazuhiro Sôda (sous réserve) et enfin Philippe-Emmanuel Sorlin seront présents pour présenter leur film respectif. Le festival se poursuivra en Province dès le mois de janvier 2015 à Cannes, Le Cannet, Marly et Saint-Malo.

Les festivités commencent dès le 25 novembre au soir avec une cérémonie d’ouverture consacrée à la projection du documentaire The kingdom of dreams and madness (Yume to kyôki no ôkoku) réalisé par Mami Sunada consacré aux coulisses du célèbre studio Ghibli. Alors que les trois derniers films de la firme sont en production, à savoir Le vent se lève (Kaze tachinu), Le conte de la princesse Kaguya (Kaguyahime no monogatari) et Souvenirs de Marnie (Omoide no Mânî), le documentaire s’attache à décortiquer l’ambiance et les méthodes de travail de ses deux plus grands représentants, Hayao Miyazaki et Isao Takahata, par l’entremise du producteur Toshio Suzuki. Second film du cinéaste Mami Sunada après Ending note: death of a japanese salaryman (Endingu nôto) en 2011, The kingdom of dreams and madness est un véritable bijoux documentaire sur l’acte de création, un acte qui a peu à voir avec l’inspiration mais bien plutôt avec un certain sens du travail et de la discipline, une attitude qui oppose d’ailleurs Hayao Miyazaki et Isao Takahata au point de jeter un froid dans la relation entre ces deux amis de longue date. Le film est sorti sur les écrans japonais le 16 novembre 2013.

The kingdom of dreams and madness (2013, Mami Sunada)

Toujours à propos du studio Ghibli, Souvenirs de Marnie sera par ailleurs projeté lors d’une séance spéciale en avant-première le samedi 13 décembre prochain à la Maison de la Culture à Paris. Le film réalisé par Hiromasa Yonebayashi, l’un des animateurs principaux du studio et par ailleurs réalisateur de Arrietty: le petit monde des chapardeurs (Kari-gurashi no Arietti) en 2010, bénéficiera en effet d’une sortie sur les écrans français le 14 janvier 2015. Inspiré du roman When Marnie was there de Joan G. Robinson, livre par ailleurs considéré par Hayao Miyazaki comme l’une des oeuvres littéraires les plus importantes selon lui, le film décrit les aventures estivales d’une petite fille orpheline et secrète, Anna, qui fera la rencontre dans un petit village au nord d’Hokkaido d’une autre petite fille, encore plus mystérieuse, Marnie. Au coeur d’une grande demeure construite dans les marais mais depuis laissée à l’abandon, les deux jeunes filles vont se lier d’amitié. Au Japon le film a connu une sortie sur les écrans nationaux le 19 juillet dernier.

Souvenirs de Marnie (2014, Hiromasa Yonebayashi)

La séance de clôture qui se tiendra le samedi 20 décembre, sera quand à elle consacrée, une fois n’est pas coutume, à un court-métrage, Beautiful New Bay area project de Kiyoshi Kurasawa tourné en 2013. Projet marginal tournée tout de suite après son expérience télévisuelle que fut Shokuzai, Beautiful New Bay area project mélange comédie noire et scènes de kung-fu entre deux protagonistes, Yôko et un admirateur suicidaire. Sur fond de paysage portuaire, le jeune homme va tenter, maladroitement, d’impressionner la belle avant de découvrir les talents de celle-ci pour les coups de tatane. Si on ne présente plus le réalisateur, l’un des rares cinéastes japonais a bénéficier d’une réelle reconnaissance publique et critique en France, il est tout de même étonnant qu’un cinéaste aussi expérimenté brouille les pistes de la sorte. A croire que son expérience sur Shokuzai l’ai convaincu de sortir des sentiers battus pour mieux exploiter son originalité loin d’un cinéma japonais quelque peu sclérosé. Le festival Kinotayo nous offre ici l’opportunité de découvrir cet ovni cinématographique sur grand écran.

Beautiful New Bay area project (2013, Kiyoshi Kurosawa) affiche chinoise

Pour contenter les aficionados du cinéaste, le festival a également programmé en compétition son dernier long-métrage en date, le thriller Seventh code (Sebunsu kôdo) sorti le 11 janvier 2014 au Japon. Loin de ses réussites en matière de films de fantômes, Kiyoshi Kurosawa exploite ici le mystère et la paranoïa dans le décor de Vladivostok en Russie où une jeune femme, Akiko, recherche l’homme qu’elle a aimé le temps d’une soirée avant de découvrir que ce dernier fait affaire avec la mafia locale, entraînant ainsi la jeune femme dans un univers sombre et violent. Le film a connu une belle carrière dans les festivals du monde entier à commencer par le Rome Film Festival en novembre 2013, en passant par le New York Asian Film Festival en juin de cette année puis le Fantasia Film Festival au Canada en juillet. Aucune sortie française n’est prévue à ce jour.

Seventh code (2013, Kiyoshi Kurosawa)

Le dernier film de Shinji Aoyama, autre grande figure du cinéma japonais contemporain aux côtés de Kiyoshi Kurosawa, sera également présenté cette année en compétition. Backwater (Tomogui, 2013) suit le destin d’un jeune homme, Tôma, aux prises avec ses pulsions sexuelles, situation d’autant plus difficile que son père bat et abuse de sa maîtresse sous les yeux de son fils. Tôma profite de ses visites régulières faites à sa mère pour retrouver un semblant de calme mais sa rupture avec une amie d’enfance, Chigusa, va jeter encore plus de troubles dans la vie de l’adolescent. Là encore la notoriété du cinéaste a permis au film de connaître une large diffusion dans les festival à travers le monde depuis le Locarno Film Festival en août 2013 jusqu’au Sitges International Fantastic Film Festival en Espagne en octobre dernier. Le film est sorti sur les écrans japonais le 7 septembre 2013.

Backwater (2013, Shinji Aoyama)

Autre film en compétition, Disregarded people (Sutegataki hitobito, 2013) de Hideo Sakaki. Plus connu pour son travail en tant qu’acteur notamment dans les rôles principaux de Versus l’ultime guerrier (Versus, 2000, Ryûhei Kitamura), dans Alive (2002, Ryûhei Kitamura), ou dans des rôles secondaires dans Face à son destin (Totsunyûseyo! Asama sansô jiken, 2002, Masato Harada) ou encore dans Year one in the north (Kita no zeronen, 2005, Isao Yukisada), Hideo Sasaki a pourtant commencé sa carrière de réalisateur en parallèle dès la fin des années quatre-vingt dix. Grow, un film d’action, fut son premier long-métrage tourné en 2007. Disregarded people est son cinquième film, il est sorti au Japon le 7 juin 2014.

Disregarded people (2014, Hideo Sakaki)

Forma est le premier long-métrage de la réalisatrice Ayumi Sakamoto. Celle-ci a notamment travaillé en tant qu’assistante éclairagiste sur les films de Shinya Tsukamoto tels que A snake of june (Rokugatsu no hebi, 2002) et Vital (2004). Le film a connu une belle trajectoire dans les festivals internationaux après avoir remporté en 2013 le prix du meilleur film japonais au Festival International de Tôkyô ainsi que le prix Fipresci à la 64ème Berlinale. Forma raconte les retrouvailles de deux anciennes camarades de classe, Ayako et Yukari. Parce que cette dernière est en difficulté, Ayako lui propose de travailler pour sa firme. Alors que Yukari retrouve une place dans la société, Ayako devient distante et étrange au point d’installer un véritable malaise entre les deux jeunes femmes. Le film est sorti sur les écrans japonais le 16 août dernier.

Forma (2014, Ayumi Sakamoto)

Face à cette première oeuvre et toujours en compétition, le dernier film du vétéran Yôji Yamada est programmé. La maison au toit rouge (Chiisai ôchi) se déroule dans le Japon des années trente. Une domestique, Taki, travaille pour la famille de Tokiko qui vit avec son mari et son fils dans une belle demeure bourgeoise. Mais l’arrivée d’Itakura, nouveau collègue du mari, va bousculer cette petite vie bien tranquille. Taki va en effet être témoin de l’amour adultère entre Tokiko et Itakura. Soixante ans plus tard, à la mort de la domestique, une lettre scellée va révéler bien des secrets. Yôji Yamada est réputé pour être le digne représentant des productions de la firme Shôchiku et La maison au toit rouge ne déroge pas à la règle. Drame et sentiments se mélangent pour donner au film ce cachet si caractéristique avec, toujours, ce portrait sensible des figures féminines qui a valu au film le prix d’interprétation féminine à la dernière Berlinale. Le film est sorti au Japon le 25 janvier 2014, il connaîtra une sortie sur les écrans français le 1er avril 2015.

La maison au toit rouge (2014, Yôji Yamada)

Le dernier film de Nobuhiro Yamashita, un habitué du Festival Kinotayo, Tamako in moratorium (Moratoriamu Tamako, 2013), sera projeté cette année encore en compétition. Si le film est sorti sur les écrans japonais le 23 novembre 2013 après une programmation au Festival International de Pusan le mois précédent, il ne connaîtra véritablement sa carrière dans les festivals que dans les mois qui suivent entre le Festival International de Rotterdam en janvier 2014, le Festival International de Hong Kong en mars ou encore le Nippon Connection à Francfort en mai dernier. Le Festival poursuit donc sa découverte du cinéaste après avoir programmé The Matsugane potshot affair (Matsugane ransha jiken, 2006) en 2007 et The drudgery train (Kueki ressha, 2012) l’année dernière. Comme dans ses films précédents, Nobuhiro Yamashita continue de portraiturer dans Tamako in moratorium une jeunesse marginale par l’entremise d’une jeune femme coupée des réalités du quotidien.

Tamako in moratorium (2013, Nobuhiro Yamashita)

Reconnu pour son style documentaire mêlant réalité et fiction, Shingo Ota a l’occasion cette année d’émouvoir le public français avec The end of the special time we were allowed (Watashitachi ni yurusareta tokubetsu na jikan no owari, 2014), un documentaire retraçant plusieurs années de la vie du musicien Sôta Masuda, un ancien ami proche du réalisateur. Entre un concours musical remporté à l’âge de 17 ans, un déménagement à Tokyo, l’addiction à la drogue, l’éloignement progressif de ses proches et un suicide inévitable, c’est à un portrait tragique mais sensible que le cinéaste nous invite ici. Le film est sorti au Japon le 16 août 2014.

The end of the special time we were allowed (2014, Shingo Ota)

Toujours dans le domaine documentaire, The horses of Fukushima (Matsuri no uma, 2013) réalisé par Yôju Matsubayashi sera projeté en compétition. L’histoire ironique d’une écurie, le Mirror’s Quest, échappant de peu au tsunami en mars 2011 mais bien entendu victime des radiations importantes qui se propagent à proximité de la centrale nucléaire de Fukushima. Abandonnés pendant des semaines sans soins, les chevaux survivants deviennent un véritable problème aux yeux des autorités qui prévoient de les euthanasier au plus vite. Pourtant ces chevaux sont un maillon essentiel du grand festival équestre annuel qui se déroule depuis plus de 1000 ans dans la région. Pour avoir été exposés aux radiations, ces chevaux ne seront pas condamnés à être abattus par la société de viande chevaline voisine, sort habituellement réservés aux chevaux de l’écurie. The horses of Fukushima est le second documentaire que tourne Yôju Matsubayashi pour sa trilogie consacrée à la catastrophe après Fukushima, mémoires d’un paysage perdu (311, 2011). Le film a connu une programmation au festival FILMeX à Tôkyô en novembre 2013 ainsi que Festival International de Hong Kong en mars 2014 et au festival Japan Cuts de New York en juillet dernier mais n’a pas encore connu de sortie nationale sur les écrans japonais.

The horses of Fukushima (2013, Yôju Matsubayashi)

Dernier film programmé en compétition, The light shines only there (Soko nomi nite hikari kagayaku) est la quatrième réalisation de Mipo O après The sakai’s happiness (Sakai-ke no shiawase, 2006), Here comes the bride, my mom! (Okan no yomeiri, 2010) pour lequel elle remporte le prix Kaneto Shindô et le film omnibus Quirky guys and gals (Sabi otoko sabi onna, 2011, co-réalisé avec Yosuke Fujita, Masaya Kakehi, Tomoko Matsunashi et Gen Sekiguchi). The light shines only there est l’adaptation d’un roman de Yasushi Satô, un jeune auteur très apprécié au Japon qui s’est suicidé en 1990 à l’âge de 41 ans. Le film suit les pérégrinations de Tatsuo, un homme à la dérive suite à un accident. Vivant au jour le jour, sans travail ni attache, Tatsuo va faire la connaissance de Takuji, un jeune garçon qui vit avec sa soeur et ses deux parents dans une vielle bâtisse. Attiré par la soeur du garçon, Tatsuo va aussi vite comprendre la vie sordide que mène cette famille. Le film est sorti sur les écrans japonais le 19 avril 2014.

The light shines only there (2014, Mipo O)

Hors-compétition seront présentés cinq films. Campaign et Campaign 2 réalisés par Kazuhiro Sôda respectivement en 2007 et 2013, Japanscope de Philippe-Emmanuel Sorlin, Sapporo olympiades 1972 de Masahiro Shinoda tourné lors des jeux olympiques d’hiver en 1972 et enfin Touching the skin of eeriness (Bukimi na mono no hada ni sawaru, 2013) de Ryûsuke Hamaguchi. Campaign et Campaign 2 retrace à quelques années d’intervalle le parcours de Yama-san, un homme politique amateur se lançant à la course au mandat de conseillé de la ville de Kamasaki au sein d’un paysage politique très mouvementé. Japanscope est au contraire un panorama soigné du cinéma japonais des années 1990-2000 faisant intervenir nombres de cinéastes tels que Hisayasu Satô, Takehisa Zeze, Kiyoshi Kurosawa, Shinji Aoyama ou encore Shinya Tsukamoto. Le film sera accompagné d’une table ronde animée par Jean-Pierre Limosin, Philippe-Emmanuel Sorlin et Stephen Sarrazin. Récemment restauré par le Comité International Olympique, le film Sapporo olympiades 1972 fut en quelque sorte une réponse au film Tokyo olympiades 1964 réalisé par Kon Ichikawa. Là encore, au-delà de l’enregistrement de performances sportives pures, le cinéaste tente une expérience formelle qui transcende le parti documentaire. Enfin Touching the skin of eeriness est le troisième long-métrage du jeune réalisateur Ryûsuke Hamaguchi, un drame qui raconte la détresse de Chihiro, jeune adolescent qui vit avec son demi-frère plus âgé depuis la mort de leur père. Une détresse qui le pousse vers la solitude jusqu’à découvrir la pratique de la danse moderne, une pratique qu’il partagera avec un autre adolescent mal dans sa peau.

Touching the skin with eeriness (2013, Ryûsuke Hamaguchi)

L’habituelle section Classique laisse la place cette année à un hommage au cinéaste Seijun Suzuki. La jeunesse de la bête (Yaju no seishun, 1963) et La marque du tueur (Koroshi no rakuin, 1967) sont en effet programmés mais peut-on réellement parler d’hommage en seulement deux films? Ou bien plutôt d’une opération marketing mené par le distributeur, Elephant Films, au moment où les deux longs-métrages auront l’honneur de connaître une sortie en Blu-ray et DVD? Certes ne boudons pas notre plaisir de voir ou revoir ces petits bijoux du cinéma japonais mais un véritable hommage aurait consisté davantage en une programmation digne de ce nom consacrée à l’un des cinéastes les plus iconoclastes de sa génération. Les deux films seront présentés par Charles Tesson, ancien rédacteur en chef des Cahiers du cinéma et spécialiste du cinéma japonais. Cette petite note critique ne doit pas cacher le très bon travail effectué par l’association Kinotayo qui, cette année encore, va nous permettre de nous rassasier en films japonais. La situation n’a guère changée, le cinéma japonais reste une niche dans le paysage cinématographique français. Une niche d’autant plus précieuse donc.

La jeunesse de la bête (1963, Seijun Suzuki)

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