Festival international du film de Rotterdam du 23 janvier au 3 février 2019

Créé en 1972 par Hubert Bals, le Festival international du film de Rotterdam se déroule cette année du 23 janvier au 3 février. Le festival néerlandais est l’un des rendez-vous cinématographiques les plus importants d’Europe et, à ce titre, programme un éventail très large et très riche du cinéma mondial, en particulier les productions indépendantes et parfois expérimentales. Certains films japonais y sont régulièrement présentés et ont même connu les honneurs de la récompense suprême du festival, le Tigre d’Or, décerné notamment en 1995 à How old is the river ? (Fuyu no kappa, 1994, Kazama Shiori) et, en 1996, à Grains de sable (Nagisa no shindobaddo, 1995, Ryōsuke Hashiguchi). À noter cette année la présence du cinéaste chinois Zhangke Jia pour une master class très attendue. Ce dernier est à l’origine de nombreux projets cinématographiques développés entre la Chine et le Japon tels que Platform (Zhantai, 2000, Hong-Kong/Chine/Japon/France), Plaisirs inconnus (Ren xiao yao, 2002, Chine/Japon/Corée du Sud/France), The world (Shijie, 2004, Chine/Japon), 24 city (Er shi si cheng ji, 2008, Chine/Hong-Kong/Japon) ou encore A touch of sin (Tian zhu ding, 2013, Chine/Japon). L’édition 2019 du festival de Rotterdam présente pas moins de sept longs-métrages et six courts-métrages japonais répartis entre les sections Voices, Bright future et Perspectives.

Tout d’abord les œuvres présentées dans la section Voices. Sorti le 2 janvier dernier, Asako I & II (Netemo sametemo, 2018) est une co-production franco-japonaise réalisée par Ryūsuke Hamaguchi. Présenté au Festival du film international de Cannes en mai 2018, le film est une adaptation du roman éponyme écrit par Tomoka Shibasaki, paru au Japon en 2010. Asako I & II, diptyque réuni en un seul long-métrage pour son exploitation en salle, suit la vie de la jeune Asako, étudiante à Osaka, brièvement amoureuse de Baku qui disparaît de sa vie du jour au lendemain. Deux ans plus tard, la jeune femme a déménagé à Tōkyō et entame une relation amoureuse avec Ryohei dont le visage ressemble trait pour trait à celui de Baku. Sa personnalité en revanche, est aux antipodes de celle de son ancien petit ami. Asako I & II est sorti au Japon le 1er septembre 2018 via le distributeur indépendant Bitters End. En France, le film est distribué par Art House Entertainment.

Asako I & II (2018, Ryūsuke Hamaguchi) affiche japonaise

En parallèle de sa master class, Zhangke Jia présente son dernier long-métrage, Les éternels (Jiang hu er nü, 2018), une coproduction entre la Chine, la France et le Japon. Le film fut sélectionné en avant-première mondiale lords du dernier Festival international du film de Cannes avant de connaître une multitude de programmation dans les festivals du monde entier. Fidèle à ses thématiques, Zhangke Jia analyse les transformations de la Chine contemporaine par l’entremise de personnages quelques peu marginaux, ici une femme qui s’abandonne aux codes de la pègre d’une petite ville de province. Pour être tombée amoureuse d’un gangster et avoir choisit la prison afin de le sauver, Qiao, ainsi se prénomme-t-elle, décide de continuer sur cette voie coûte que coûte. Les éternels est sorti sur les écrans chinois le 21 septembre 2018 puis à Hong-Kong une semaine plus tard. Il sortira en France le 27 février prochain sous l’égide du distributeur Ad Vitam. En revanche le film ne connaît toujours pas de date de sortie au Japon.

Les éternels (2018, Zhangke Jia) affiche chinoise

Killing (Zan, 2018), mis en scène par Shin’ya Tsukamoto, est le dernier du film du cinéaste depuis Feux dans la plaine (Nobi), réalisé en 2015. Le film est la première incursion du cinéaste dans le jidaigeki, le film historique. Il y raconte la destinée de Mokunoshin Tsuzuki, un samouraï sans maître qui a trouvé refuge dans un paisible village tenu par des paysans. Alors qu’il s’entraîne quotidiennement aux côtés du fils d’un fermier pour ne pas perdre ses talents de sabreur, Mokunoshin croise la route de Jirozaemon Sawamura, un samouraï aguerri qui lui propose de participer à un coup d’état pour restaurer la Bakufu, le régime militaire favorable au maintien des samouraïs en haut de l’échelle sociale. L’arrivée d’un groupe de bandits aux abords du village va contrecarrer ses ambitions. Sorti le 24 novembre 2018 sur les écrans japonais grâce au distributeur Shin Nippon Films, Killing a connu de nombreuses projections à travers le monde. Du Festival international du film de Venise en Italie au Festival international du film de Toronto au Canada, en passant par L’Étrange Festival et le Festival du film japonais contemporain Kinotayo en France, le film profite d’une belle notoriété qui pourrait conduire Shin’ya Tsukamoto a revenir sur les devants de la scène cinématographique nippone.

Killing (2018, Shin’ya Tsukamoto) affiche japonaise

Seul documentaire japonais sélectionné dans le festival, le film Vulnerable histories (a road movie) est réalisé par Koki Tanaka, un artiste et vidéaste plus habitué des galeries d’art que des salles de cinéma. Il signe ici un document troublant conçu autour d’une discussion entre Christian, trentenaire suisse d’origine nippo-américaine, et Woohi, japonaise issue de la troisième génération de coréens vivants au Japon. Leurs échanges mettent en lumière la montée des discours haineux prononcés à l’attention des immigrés ou des personnes d’origine ethnique mixte qui sont, dans de nombreuses sociétés, montrées du doigt, marginalisées, humiliées. À l’heure ou le monde connaît une globalisation économique sur la base d’échanges de marchandises quotidiens, le mélange des ethnies pose encore problème, notamment au Japon ou la notion de « race » est encore bien présente. Vulnerable histories (a road movie) est ici présenté en avant-première mondiale.

The monster and the woman (2018, Akira Ikeda) affiche japonaise

Enfin, deux courts-métrages sont programmés dans la section Voices. Le premier, The monster and the woman (Bakemono to onna, 2017), est l’œuvre du réalisateur Akira Ikeda, déjà récompensé au Festival international du film de Rotterdam en 2014 pour son long-métrage Anatomy of a paper clip (Yamamori kurippu kōjō no atari, 2013). Dans The monster and the woman, un village est pris de panique à cause de la présence d’un monstre insaisissable. L’une des villageoises, pourtant, semble en connaître plus long sur la créature que tout le monde. Le second court-métrage, The pioneer (Bōkyaku no senkusha, 2018) est une installation vidéo mise en scène par Umi Ishihara dont le long-métrage, The garden apartment (Gāden apāto, 2018) est présenté dans la section Bright future. The pioneer est un récit dystopique tournant autour d’une pilule mise au point par l’état pour empêcher toute perte de mémoire. Alors qu’une femme, atteinte du syndrome d’Alzheimer, semble immunisée contre l’utilisation de cette drogue, celle-ci est kidnappée par les agents gouvernementaux parce qu’elle représente selon eux une menace pour la sécurité nationale. Sa fille se lance alors à sa recherche.

The garden apartment (2018, Umi Ishihara) affiche internationale

Dans la section Bright future sont programmés trois longs-métrages présentés ici en avant-première mondiale. Le premier, Domains (Ōkoku (aruiwa sono ka ni tsuite), 2019) est réalisé par Natsuka Kusano qui signe son second film après Antonym (Rasen ginga, 2014). La cinéaste déploie dans Domains une intrigue banale, l’histoire de deux amies d’enfance que tout sépare une fois devenues adultes, intrigue mise à mal toutefois par le dispositif du film lui-même, celui d’une lecture du scénario par les actrices du film autour d’une table, scénario qui va peu à peu évolué et reconfiguré la trame narrative. Second film sélectionné, The garden apartment (Gāden apāto, 2018) est l’œuvre d’Umi Ishihara dont le court-métrage The pioneer est présenté dans la section Voices. Dans The garden apartment, Hikari est une femme enceinte vivant avec son petit ami Taro. Le couple est en proie à des difficultés financières alors que Taro est depuis longtemps soutenu par son étrange tante, Kyoko. Le jour où Hikari fait effectivement connaissance de celle-ci, la jeune femme est alors aspirée dans un monde tournant autour d’orgies et de bacchanales qui mettent encore davantage son couple en péril. Troisième et dernier film sélectionné, Memento stella (2017), est une installation vidéo projetée sur 360° et se présente donc comme une expérience immersive dans l’univers du réalisateur Takashi Makino, un univers visuel et sonore fait de scintillements, de superpositions, d’entrelacs confinant à l’abstraction. Ancien coloriste dans un laboratoire de cinéma, le cinéaste tente d’exprimer la matérialité de l’œuvre audio-visuelle en excluant tout élément narratif qui viendrait contredire cette essence matérielle. Envoûtants, hypnotiques, les « films » de Takashi Makino sont de véritables expériences sensibles.

Le cinéma expérimental s’exprime également cette année à Rotterdam par la programmation d’autres courts-métrages plus anciens. Le premier, Dutchman’s photographs (Oranda-jin no shashin, 1974-1976 ?) est l’œuvre d’Isao Kota, un cinéaste issu de la troupe d’avant-garde Tenjō Sajiki (littéralement « le poulailler », en référence au dernier balcon d’une salle de spectacle et qui donne son titre japonais au film français Les enfants du paradis de Marcel Carné), fondée et animée par Shūji Terayama entre 1967 et 1983. Le second court-métrage se nomme Slide (1999), il est l’œuvre de Yoshnao Satō, un jeune cinéaste dont les films se sont distingués à la fin des années 1990 en se focalisant sur les questions du rapport que l’être humain développe avec le mouvement et de la vitesse, un rapport qui ne cesse d’évoluer avec le développement des machines. Le troisième est dernier court-métrage de la section Bright future est On the border, tourné en 2018 par Yoshiki Nishimura. Dans ce film, le cinéaste prolonge son travail entamé avec ses précédentes œuvres consistant à mélanger imperceptiblement les prises de vues réelles à des images 3D conçues par ordinateur, questionnant ainsi la véracité des images à l’heure où celles-ci sont constamment manipulées.

Enfin, dans la section Perspectives est programmé le court-métrage The better way back to the soil (2017), une installation vidéo de Yōki Hirakawa s’organisant autour de titres de films aujourd’hui perdus et oubliés et qui forment ici, par la grâce du montage, une sorte de poème fragmenté. Inspiré par l’archéologie, le géologie et l’alchimie, Yōki Hirakawa est un jeune vidéaste qui s’attache à travailler la matière même des films des premiers temps, matière qu’il met scène à travers ses installations. La programmation du Festival international du film de Rotterdam présente ainsi cette année des facettes peu accessible du cinéma japonais, dans l’acceptation large du terme. Ces œuvres indépendantes, voir radicalement expérimentales, mériteraient pourtant une plus large diffusion auprès du public. Rendez-vous est pris pour la prochaine édition.

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