Le fils unique (Hitori musuko, 1936, Yasujirô Ozu)

Dans le village rural de Shinshu en 1923, une femme veuve, Tsune Nonomiya, travaille dur dans une fabrique de soie pour élever son fils unique, Ryosuke, doué à l’école. Son professeur, Okubo, souhaite qu’il puisse continues ses études au lycée afin de lui permettre d’avoir une belle situation. Malgré sa pauvreté, Tsune finit par accepter d’envoyer son fils sur le chemin de l’éducation. Ryosuke lui promet alors de devenir un grand homme. Treize années plus tard à Tokyo, Tsune rend enfin visite à son fils. C’est avec une mauvaise surprise qu’elle apprend qu’il est devenu un petit professeur du soir, pauvre, habitant dans les quartiers lointains en bordure de ville. Ryosuke s’est également marié sans prévenir sa mère à une femme dévouée et aimante avec qui ils ont eu un fils. Alors que Tsune apprend à connaître sa belle-fille et son petit-fils, ses relations avec Ryosuke se gâtent. En effet la mère n’accepte pas que son fils ait fini par abandonné sa promesse de devenir quelqu’un.

Premier film parlant de Yasujirô Ozu après quelques années passées à faire de la résistance face à la technique, Le fils unique démontre combien le cinéma n’est pas affaire de procédés sonores ou visuels quelconques mais bien d’une vision précise de l’art cinématographique. Autrement dit les médiums au service du sens donné aux images et aux sons. La mise en scène du cadre et de la gestuelle des personnages sont ici accompagnés de la maîtrise d’un espace sonore. Chez Ozu il y a ce qui appartient au hors-champ, dans Le fils unique, le son aussi peut-être hors-cadre. Yausjirô Ozu ne s’est donc pas contenté de sonoriser ses dialogues, toujours claires, limpides, méthodiques, il a aussi donné aux bruits le pouvoir de s’exprimer. Que ce soient les roues artisanales puis mécaniques de la fabrique de soie, les bruits de la ville ou des faubourgs, le chahut d’une classe d’élèves dissipés, la voix lointaine d’un vendeur de nouilles à la criée, les coups de marteau d’un tonnelier, Ozu travaille avec précision les moindres détails du film. A l’espace s’adjoint l’environnement sonore, son film gagne alors en dimension. Ozu ne s’y était pas trompé, il s’est lui-même félicité d’avoir attendu le bon moment pour franchir le pas de la technique sonore là où ses expériences du cinéma muet lui ont permis de ne pas en être l’esclave. Ozu domine son langage et même s’il n’a pas encore épuré son message comme il le fera au fur et à mesure de ses films, Le fils unique est déjà un exemple éclatant de sa volonté de cinéaste.

Après Une auberge à Tokyo (Tôkyô no yado) tourné l’année précédente, Yasujirô Ozu va préciser sa thématique tournant autour du destin familial. Ici les aspirations d’un fils voulant récompenser les sacrifices faits par sa mère pour qu’il puisse continuer son éducation puis l’inévitable déception de celle-ci face à l’échec de son seul et unique enfant. Cette déception, le cinéaste la met en scène en dissimulant Tokyo, la ville étant censé apporter une situation à Ryosuke. Ozu n’en montrera que quelques bribes, d’un point de vue fuyant tout d’abord à travers le voyage en voiture lors de l’arrivée de la mère puis de manière hors cadre ensuite lors des cours du soir que Ryosuke donne à ses élèves. Le cadre d’une fenêtre ne dévoilera qu’un panneau lumineux clignotant pour mieux éclairer la distance qui sépare Ryosuke de son rêve de devenir un professeur digne de ce nom. La banlieue pauvre, déserte et crasseuse au contraire sera le lieu de vie et de jeu, un lieu misérable et dangereux certes mais qui révélera les qualités humaines de certains telles que la solidarité, l’entraide et le pardon.

Loin du mélodrame naïf de bon aloi, Ozu n’a cependant pas encore acquis cette distanciation envers ses personnages qui forgera son style si caractéristique dans les films suivants. Ici le cinéaste regarde encore la mère et son fils d’un regard tendre. La dernière scène présage de cette évolution imminente. Dans les tous derniers plans, Ozu n’hésite pas à formellement s’éloigner du personnage de la mère pour décrire son état d’esprit, non pas en cadrant son visage mais en s’arrêtant sur un portail clôt, massif, sombre. Cette note pessimiste, Yasujirô Ozu en jouera constamment lorsqu’il s’agira d’observer l’évolution de la société japonaise dans les deux décennies suivantes, une société qui se lance à corps perdu dans la modernité et le progrès technique mais qui oublie souvent de répondre aux besoins naturels de la cellule familiale. Une cellule dont les relations sont mises à rude épreuve face à l’inexorabilité du temps qui passe. Dans Le fils unique, Yasujirô Ozu témoigne de cette distance entre les personnages à travers l’éloignement spatial proprement dit, entre le village rural de Shinshu et Tokyo d’une part, et entre la capitale et ses faubourgs misérables d’autre part. Une distance qui, malgré tous les sacrifices consentis, ne peut être comblée.

Par David A.

LE FILS UNIQUE
(Hitori musuko)
Un film de Yasujirô Ozu
Scénario: James Maki (Yasujirô Ozu), Tadao Ikeda et Masao Arata
Directeur de la photographie: Shojiro Sugimoto
Montage: Eiichi Hasegawa et Hideo Mohara
Musique: Senji Itô
Production: Den Takayama
Compagnie de production: Shôchiku

Avec Chôko Iida, Shinichi Himori, Masao Hayama, Yoshiko Tsubôchi, Mitsuko Yoshikawa, Chishû Ryû, Tomoko Naniwa, Kiyoshi Aono, Bakudan Kozo, Eiko Takamatsu, Seiichi Kato, Kazuo Kojima, Tomio Aoki

Genre: comédie dramatique
Durée: 1h23
Pays: Japon
Année: 1936
Date de sortie japonaise: 15 septembre 1936
Date de sortie française: 19 juin 2013
Distribution française: Carlotta Films

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