Les délices de Tokyo (An, 2015, Naomi Kawase)

Sentarō est un quadragénaire qui tient une petit échoppe alimentaire dans la banlieue de Tōkyō. Tous les jours il prépare inlassablement ses dorayakis, ses petites pâtisseries faites de pancake et de pâte de haricots rouges confits. Wakana, elle, est une lycéenne un peu en marge qui vit, bien malgré elle, avec sa mère alcoolique. Elle passe quotidiennement voir Sentarō pour croquer la sucrerie et récupérer les invendus. Un jour une vieille dame, Tokue, se rend à l’échoppe pour répondre à l’annonce de travail affichée par Sentarō. Cette dernière, détentrice d’une recette traditionnelle pour préparer les haricots rouges, va bouleverser la vie de la boutique qui, soudainement, connaît un succès incomparable auprès du voisinage. Mais un lourd secret, qui poursuit Tokue depuis son enfance, va mettre à mal cette harmonie. Sentarō, lui aussi, traîne derrière lui un passé douloureux.

Les délices de Tokyo (2015, Naomi Kawase) affiche françaiseLes délices de Tokyo (2015, Naomi Kawase) affiche française

Naomi Kawase quitte avec Les délices de Tokyo sa région habituelle de Nara, région en grande partie rurale, pour les alentours de la capitale, beaucoup plus urbanisés. Et pourtant la touche sensible de la cinéaste est intacte, toujours aussi fluide, vivace et subtile. La petite boutique de dorayakis est ici le croisement de personnages en quête de sérénité et de quiétude. Le quadragénaire n’arrive pas à s’extirper de ses erreurs passées, la lycéenne souhaite un autre avenir loin de sa mère, la vieille dame, enfin, est en quête d’amitié et d’un peu de reconnaissance. Tout ce petit monde va s’enrichir autour des dorayakis, cette curieuse pâtisserie qui ne paye pas de mine. Pourtant sa confection confine au sublime. Si Sentarō n’a pas son pareil pour faire des pancakes parfaits, sa pâte de haricots rouges confis, an en japonais, n’a pas la saveur qu’il aimerait lui confier. C’est là que le savoir faire de Tokue entre en jeu. Entre patience, observation et petit secret traditionnel, la vieille dame prépare la pâte avec un sens du nez et du rituel qui change tout.

Les délices de Tokyo (2015, Naomi Kawase) photo 1Bien entendu ce n’est pas de cuisine dont il est question ici, ni de recette miracle ou d’ingrédient secret. Ce qui touche la cinéaste ce sont évidemment les relations qu’entretiennent le trio de personnages, un trio formant une famille au sens large du terme avec ses trois générations qui, sous un même toit, ne serait-ce que celui d’une échoppe, tissent des liens. Un toit sous lequel se transmet un savoir et in fine une sagesse. Celle du travail bien fait et de la sincérité dont chacun doit faire preuve dans ses actes. Sentarō n’a pas toujours bien agi dans sa vie et en paye chaque jour le prix. Il n’y a pas d’âge pour apprendre ni pour partager. Partager ses secrets de gastronomie comme partager ses douleurs, ses doutes. La petite pâtisserie en question va alors faire grandir chacun.

Les délices de Tokyo (2015, Naomi Kawase) photo 2Le film de Naomi Kawase porte en lui cette humilité, cette délicatesse, cette tendresse dans le portrait des personnes âgées mais aussi des personnes meurtries. Tokue est cette femme certes au crépuscule de sa vie mais tellement lumineuse, tellement authentique que sa seule présence suffit à transformer profondément celles et ceux qu’elle croise. Il faut bien entendu voir dans cette estimable figure matriarcale, le portrait de la femme qui éleva Naomi Kawase depuis sa plus tendre enfance, cette femme que la cinéaste filma à de nombreuses reprises dans ses documentaires autobiographiques. Ici c’est par l’entremise de la fiction que la réalisatrice rend hommage à celle qui est décédée il y quelques années.

Les délices de Tokyo (2015, Naomi Kawase) photo 3Depuis le Festival du Film International de Cannes en mai 2015, Les délices de Tokyo a enchaîné les programmations dans les festivals du monde entier: Odessa, Melbourne, Toronto, Helsinki, Londres, Chicago, Vienne, Tōkyō, etc. Production totalement indépendante, le film résulte d’une synergie de producteurs français, allemand et japonais, respectivement Masa Sawada (et sa compagnie de production française Comme des cinémas déjà à l’origine de projets tels que Yuki & Nina, Un couple parfait, Still the water le précédent film de la réalisatrice, Parole de Kamikaze ou encore Vers l’autre rive, le dernier film de Kiyoshi Kurosawa), Thanassis Karathanos (et sa compagnie de production allemande Twenty Twenty Vision qui a notamment co-produit l’adaptation européenne de Quartier lointain du mangaka Jirô Taniguchi) et enfin Koichiro Fukushima et Yoshito Oyama de la Nagoya Broadcasting Network. Naomi Kawase a en effet toujours privilégié le circuit indépendant, une option qui lui permet de rester loin de l’interférence des grands studios, quitte à privilégier une carrière et une reconnaissance construites sur le marché international plutôt que sur le marché nippon. Une attitude probablement salvatrice qui lui permet de garder une certaine autonomie créatrice. La cinéaste est aujourd’hui l’une des figures phares du cinéma japonais dans le monde, une figure certes discrète mais rassurante.

Par David A.

Les délices de Tokyo (2015, Naomi Kawase) affiche japonaiseLes délices de Tokyo (2015, Naomi Kawase) affiche japonaise

LES DELICES DE TOKYO
(An)
Un film de Naomi Kawase
Scénario : Naomi Kawase d’après le roman de Durian Sukegawa
Directeur de la photographie : Shigeki Akiyama
Montage : Tina Baz
Musique : David Hadjadj
Production : Koichiro Fukushima, Thanassis Karathanos, Yoshito Oyama et Masa Sawada
Compagnies de production : Comme des Cinémas, Kumie, Mam, Nagoya Broadcasting Network (NBN), Twenty Twenty Vision Filmproduktion GmbH

Avec Kirin Kiki, Masatoshi Nagase, Kyara Uchida, Miyoko Asada, Etsuko Ichihara, Miki Mizuno

Genre : comédie dramatique
Durée : 1h53
Pays : Japon, France, Allemagne
Année : 2015
Date de sortie japonaise : 30 mai 2015
Distributeur japonais : Elephant House
Date de sortie française : 27 janvier 2016
Distributeur français : Haut et Court

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