L’Etrange festival 2016

Dès aujourd’hui, l’Etrange festival revient pour une nouvelle édition, et ce jusqu’au 18 septembre 2016, encore plus passionnante que la précédente côté cinéma japonais. Cette année, ce n’est pas moins de quatorze longs-métrages et six courts-métrages nippons sélectionnés sans compter deux courts-métrages tournés par deux cinéastes japonais mais produits respectivement en Allemagne et en Colombie. De quoi passer un moment unique au Forum des images à Paris. Pas mal d’inédits au programme avec les cinéastes chouchous du festival tels que Shion Sono et Takashi Miike mais aussi une mini-rétrospective du réalisateur Shôhei Imamura. Des œuvres uniques, originales, parfois radicales, le cinéma japonais est, à n’en pas douter, un terreau idéal pour dénicher des pépites étranges et singulières.

En compétition internationale tout d’abord, Terra Formars (Tera fômâzu) de Takashi Miike. Après un film plus intime, The lion standing in the wind (Kaze ni tatsu raion, 2015), puis la grosse machine typique de son style jusqu’au-boutiste, Yakuza apocalypse – the great war of the underworld (Gokudô daisensô, 2015) vu à la précédente édition de l’Etrange festival, Takashi Miike revient cette fois-ci avec l’adaptation d’un manga best seller éponyme, signé Yû Sasuga et Kenichi Tachibana. Sorti le 26 avril dernier sur les écrans japonais, ce film de science-fiction, dont c’est ici l’avant-première française, rassemble tout ce qui plaît dans le cinéma de Miike: de grosses bestioles moches à souhait, de grosses séquences d’action à n’en plus finir et une totale absence de complexe dans la mise en scène. En bref du Miike dans la plus pure tradition du festival.

Terra Formars (2016, Takashi Miike) affiche japonaiseTerra Formars (2016, Takashi Miike) affiche japonaise

Autres films en compétition, le tout nouveau Antiporno de Shion Sono et Wet woman in the wind (Kaze ni nureta onna) de Akihiko Shiota. Les deux films appartiennent à un projet commun lancé par les studios Nikkatsu qui ont, à cette occasion, fait appel à cinq cinéastes japonais pour relancer l’appellation roman porno. Avec Hideo Nakata, Kazuya Shiraishi et Isao Yukisada, les trois cinéastes qui complètent ce revival, les studios Nikkatsu espèrent relancer non seulement une franchise réputée pour ses coûts dérisoires mais surtout remettre en avant une certaine liberté de mise en scène dans un cadre contraignant. Dans les années soixante-dix, tous les films de la franchise roman porno disposaient d’un même budget et des mêmes règles de production, à savoir une seule semaine de tournage et une scène érotique présente toutes les dix minutes du film. Hormis Hideo Nakata qui a travaillé comme assistant-réalisateur pour Masaru Konuma (l’un des plus prolifique cinéaste de roman porno) au début de sa carrière, aucun des cinq élus n’a de véritable expérience précédente dans un tel registre même si Shion Sono a pu parfois introduire (c’est un euphémisme) de l’érotisme dans ses films comme Teachers of sexuel play: modelling urn with female nudity (Seigi no tatsujin: nyotai tsubo saguri, 2000).

Shion Sono se plie volontiers à l’exercice pour mieux en tordre les attentes. Ici, dans Antiporno, la vie ennuyeuse d’une star du milieu artistique qui aime jouer à la domination et l »humiliation avec son assistante personnelle. Cette relation va cependant prendre une toute autre tournure, alors que les protagonistes attendent un attaché de presse avec impatience, et remettre en question la réalité même de la situation. Entre objet fantasmatique et réflexion métaphysique, Shion Sono emmène l’érotisme sur des terrains nouveaux. Akihiko Shiota a quant à lui réalisé un film érotique au tout début de sa carrière et a suivi l’enseignement d’écriture de scénario avec Atsushi Yamatoya, un scénariste rompu au cahier des charges du roman porno qui a également travaillé avec Seijun Suzuki. Le cinéaste, dont les fait d’armes compte des films tels que Moonlight whispers (Gekkô no sasayaki), Resurrection (Yomigaeri, 2002) ou encore Dororo (2007), s’attache à rendre hommage dans Wet woman in the wind à son mentor Atsushi Yamatoya et au cinéaste Tatsumi Kumashiro, célèbre pour son film Les amants mouillés (Koibito-tachi wa nureta, 1973), un fleuron du genre roman porno. En attendant que les trois autres films soient sélectionnés prochainement, Antiporno et Wet woman in the wind sont l’occasion de mesurer la pertinence des choix de la Nikkatsu. Les deux films n’ont par ailleurs toujours pas de date de sorti au Japon même si les films seront exploités sur les écrans nippons cet hiver.

Hime-anole (2016, Keisuke Yoshida) affiche japonaiseHime-anole (2015, Keisuke Yoshida) affiche japonaise

Dans la section Mondovision, c’est le film Hime-anole (Himeanôru) de Keisuke Yoshida qui sera projeté. Lui aussi produit par les studios Nikkatsu, le film se présente comme un thriller romantique adapté du manga éponyme de Minoru Furuya où un jeune homme ordinaire, Susumu, va venir en aide à son collègue Shoichi, pour approcher la jolie serveuse d’en face. Mais loin de l’admirateur sous le charme qu’il pense aider, Susumu va très vite s’apercevoir que Shoichi cache un jeu nettement plus pervers. Keisuke Yoshida est plutôt un habitué des comédies romantiques traditionnelles avec des films tels que Cafe Isobe (Jun kissa Isobe, 2008) ou encore Silver spoon (Gin no saji shiruba supun, 2014) mais il s’efforce d’en démontrer ici le plus parfait contre-pied.

Côté documentaire, la sélection nous gâte avec la projection du film The Sion Sono (Jônetsu Tairiku presents Sono Shion to iu ikimono), réalisé par Arata Oshima, le propre fils de Nagisa Oshima. Tourné pendant la production de The whispering star (Hiso hiso boshi) en 2015, le documentaire donne à voir toutes les facettes du créateur Shion Sono, aussi bien le cinéaste, l’écrivain, le poète, l’artiste contemporain que l’homme en lui-même. Documents d’archives divers et témoignages de ses collaborateurs récurrents comme de son épouse et muse, Megumi Kagurazaka, viennent donner corps à ce bouillonnement créatif incessant. Le film est présenté à l’Etrange festival en avant-première mondiale, rien que ça!

The Sion Sono (Arata Oshima) affiche japonaiseThe Sion Sono (2016, Arata Oshima) affiche japonaise

La carte blanche est cette année confiée à Stéphane Blanquet, dessinateur, plasticien, compositeur, scénographe et réalisateur (entre autres choses). Le monsieur a eu la bonne idée de programmer quatre courts-métrages d’animation du génialissime Keiichi Tanaami réalisés entre 1972 et 2009. Artiste important du pop-art et du psychédélisme japonais, Keiichi Tanaami est un touche-à-tout dont l’univers coloré déborde de toute part. Au sommaire de cette carte blanche donc, The bride stripped bare by her bachelors (1972, dont le titre véritable est Study of the virgin in school uniform stripped bare by her bachelors), Fetish doll (2003), Sweet Friday (1975) et Shunga (2009). Ces pépites sont visibles sur le site officiel de l’artiste dont le cinéma d’animation n’est qu’une toute petite facette du son travail.

Dans la section courts-métrages, quatre films essaieront de tirer leur épingle du jeu: What they believe de Shoko Hara, Hyper-reality de Keiichi Matsuda, Ghost tracks de Jérôme Boulbès et enfin Don’t tell mom (Okâsan ni naisho, 2015) de Sawako Kabuki. What they believe est un film d’animation de 10 minutes produit en Allemagne où vit la réalisatrice. Film curieux, expérimental, satirique, il se présente comme un collage narratif d’anecdotes sur l’amour étrange et sur les espoirs de chacun. Le film sera également présenté au Festival international du film d’animation d’Annecy l’an prochain. Hyper-reality, produit en Colombie et prenant comme cadre l’activité urbaine foisonnante de Bogota, est une immersion dans ce qui nous attends dans le futur proche, celui de la réalité augmentée où notre vision du monde interagit de manière constante et soutenue avec le monde connecté. Ou quand la saturation des informations vient combler notre vide existentiel pour mieux nous happer dans la consommation aveugle. Ghost tracks de Jérome Boulbès, un cinéaste français exilé au Japon, utilise l’imagerie 3D dans un style expérimental pour explorer les voies ferroviaires abandonnées. Don’t tell mom enfin, autre film d’animation, parle de sexualité de la manière la plus débridée qui soit en mélangeant avec audace, mais surtout humour, vulgarité et musique enfantine. Quatre œuvres déjantées chacune à leur manière.

United red army (Kôji Wakamatsu) affiche japonaiseUnited red army (2007, Kôji Wakamatsu) affiche japonaise

Dans la thématique annuelle du festival, cette année surnommée « A la liberté ou à la mort! », la sélection rend hommage à l’esprit frondeur de Kôji Wakamatsu en programmant United red army (Jitsuroku rengô sekigun: asama sansô e no michi, 2007). Le film a connu en France une distribution discrète en mai 2009 et prend comme sujet central l’Armée rouge, un groupuscule radical d’extrême gauche durant les années 70. Ayant lui-même fréquenté cette gauche révolutionnaire, Kôji Wakamatsu dépeint dans son film la lente mais inéluctable dérive de la propagande par le fait. Quand un groupuscule atteint et dépasse le point de non-retour, il se retourne contre lui-même et fait la démonstration ultime de l’absurdité des êtres. Un film insuffisamment connu qui marque une grande maturité dans la mise en scène et le point de vue adopté par le cinéaste. Sans renier la nécessité de faire la révolution, Kôji Wakamatsu en souligne tout de même les paradoxes.

Cochons et cuirassés (1961, Shôhei Imamura) affiche japonaiseCochons et cuirassés (1961, Shôhei Imamura) affiche japonaise

Le focus est cette année consacré à l’un des auteurs majeurs du cinéma japonais des années 60 et 70, Shôhei Imamura. Sept longs-métrages sont ici présentés, réalisés entre 1958 et 1968, histoire de faire un peu le tour d’une décennie d’une œuvre essentielle, hélas un peu oubliée ces dernières années. Imamura fut un cinéaste reconnu, certains de ses films ont fait sensation en leur temps mais son œuvre reste à redécouvrir pour ses thématiques, ses audaces visuelles et narratives, son sens de l’observation et sa pertinence à la fois artistique et sociale. Shôhei Imamura fut surnommé l’anthropoloque du cinéma japonais pour s’être penché sur des personnages en marge, souvent vecteurs de comportements archaïques souvent jugés malpropres par la société contemporaine, toutefois aussi sauvage que ce qu’elle dénonce. Désirs volés (Nusumareta yokujô, 1958), Mon deuxième frère (Nianchan, 1959), Cochons et cuirassés (Buta no gunkan, 1961), La femme insecte (Nippon konchuki, 1963), Désir meurtrier (Akai satsui, 1964), Le pornographe (Erogotoshi-tachi yôri: jinruigaku nyûmon, 1966) et Le profond désir des dieux (Kamigami no fukaki yokubô, 1968) seront présentés, une occasion rêvée pour contempler une œuvre maîtresse, majeure, incontournable.

La femme insecte (1963, Shôhei Imamura) affiche japonaiseLa femme insecte (1963, Shôhei Imamura) affiche japonaise

Dernier film, mais non des moindres et lui aussi en compétition, le dernier chef d’œuvre d’Alejandro Jodorowsky, Poésie sans fin (Poesia sin fin) est une co-production entre la France, le Chili et le Japon. Second opus de ce qui se présentera comme une trilogie autobiographique, Poésie sans fin raconte la jeunesse d’Alexandrito au Chili dans les années 40 et 50, contrariant les plans de ses parents en voulant devenir poète plutôt que médecin. Le film est notamment co-produit par Takashi Asai, le fondateur d’Up link, une société de production et de distribution au Japon depuis 1987. Le précédent film d’Alejandro Jodorowsky, La danza de la realidad, avait était distribué au Japon par son intermédiaire. On doit à Up link des productions reconnues telles que Just pretended to hear (Kikoeteru, furi wo sita dake, 2012, Kaori Imaizumi), Jellyfish (Akarui mirai, 2003, Kiyoshi Kurosawa), I.K.U. (Orgasme) (2001, Shu Lea Cheang) ou encore How old is the river ? (Fuyu no kappa, 1995, Shiori Kazama). Poésie sans fin sortira par ailleurs en France le 05 octobre prochain. Grosse programmation pour cette année donc, de quoi nous réjouir comme à chaque édition. Rarement un festival nous propose de tels films insolites alors ne boudons pas notre plaisir. En attendant l’année prochaine…

Poésie sans fin (2016, Alejandro Jodorowski) affiche françaisePoésie sans fin (2016, Alejandro Jodorowsky) affiche française

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