Qui marche sur la queue du tigre… (Tora no o wo fumu otokotachi, 1945, Akira Kurosawa)

1185, le clan Heike est défait par le clan Minamoto. A la tête de la victoire, Yoshitsune Minamoto attend d’être promu par la cour impériale de Kyoto mais son frère aîné, le shogun Yoritomo, en décide autrement. Sur les conseils de son vassal Kajiwara, Yoritomo souhaite se débarrasser de son cadet à ses yeux trop talentueux. Yoshitsune n’a d’autre choix que de fuir accompagné de six guerriers fidèles. Pour rejoindre les contrées de son allié, le petit groupe doit traverser le poste frontière d’Akata commandé par l’intendant Saemon Togashi. Ce dernier a ordre de confondre et d’arrêter les fugitifs. Yoshitsune et ses suivants de déguisent en yamabushis, en moines-guerriers pour passer inaperçus.

Qui marche sur la queue du tigre (1945, Akira Kurosawa) affiche française 2016Qui marche sur la queue du tigre… (1945, Akira Kurosawa) affiche française

Qui marche sur la queue du tigre… (Tora no o wo fumu otokotachi) est le dernier film d’Akira Kurosawa tourné pendant les derniers mois du conflit du Pacifique en août-septembre 1945. Si l’écriture et le lancement du tournage ont débuté avant l’occupation américaine, le film ne fut achevé que quelques semaines après le début de celle-ci au point que quelques cadres militaires américains ont pu visiter le plateau de tournage. Dans son autobiographie Akira Kurosawa explique que les censeurs japonais de l’époque avaient été ordonnés par les forces occupantes d’établir un rapport précis pour chaque film en cours de production, rapports qui seraient ensuite transmis aux autorités américaines pour obtenir ou non un visa d’exploitation. Selon le cinéaste, les censeurs japonais détestaient tellement son film que celui-ci ne fut l’objet d’aucun rapport ce qui plaçait son film dans l’illégalité la plus totale. Selon lui toujours, le film fut néanmoins projeté trois ans plus tard au chef du département cinématographique du Quartier Général qui leva l’interdiction. Le film ne fut cependant exploité en salles au Japon qu’en 1952, juste après le départ des forces d’occupation américaines.

Qui marche sur la queue du tigre... (1945, Akira Kurosawa) photo 15.0.2 JPAdapté d’une pièce de kabuki, « Kanjinchô« , du dramaturge Namiki Gohei III elle-même adaptée d’une pièce du théâtre nô, « Akata« , de Kanze Kojiro Nobumitsu, Qui marche sur la queue du tigre… exalte son origine théâtrale par une savante mis en scène oratoire. Chants canoniques, déclamation religieuse, joute verbale, le film tire profit au maximum des dialogues à la fois aiguisés et savoureux. Le groupe de samouraïs, déguisés en moines récoltant des fonds pour le reconstruction d’un temple détruit, doit donc se faire l’incarnation de la sagesse plutôt que de la force physique. Alors que le seigneur Yoshitsune est effacé, en retrait, maintenu dans l’anonymat, c’est son plus illustre guerrier, Benkei, qui se doit de faire illusion. Par fidélité pour son suzerain, celui-ci osera même porté la main sur lui alors déguisé en porteur. Si cette ruse est le nœud narratif du film, elle n’est pas ce qui intéresse le plus le cinéaste. C’est bien plutôt la tension qui émane entre le dire, se passer pour des moines qu’ils ne sont pas, et l’agir, dégainer le sabre pour faire face en samouraïs qu’ils sont, qui nourrit tout le film.

Qui marche sur la queue du tigre... (1945, Akira Kurosawa) photo 35.0.2 JP

A chaque instant en effet, le spectateur s’attend à l’échauffourée, à la bataille rangée. Celle-ci ne viendra pas et pour cause, c’est la vie du seigneur dont il s’agit, et il faut la préserver coûte que coûte. L’occupant américain a t-il considéré le film comme un témoignage trop appuyé à la hiérarchie féodale? Y a t-il vu une parabole trop actuelle de la situation de l’empereur vis-à-vis de l’occupation américaine? Ou encore ce film a t-il juste connu un destin contrarié par une négligence administrative hasardeuse? Qui marche sur la queue du tigre… reste encore aujourd’hui un film trop méconnu d’Akira Kurosawa, un film qui, même si l’on peut déceler des références à la fidélité inébranlable d’un vassal envers son seigneur, dégage une certaine puissance dans la mise en scène. Une mise en scène appuyée par la qualité de jeu des comédiens, Denjirô Okôchi en tête dans le rôle de Benkei, Takashi Shimura dans celui du second ou encore Susumu Fujita dans celui de Togashi. Sans oublier Ken’ichi Enomoto dans le rôle du porteur maladroit et comique, acteur encensé à l’époque au Japon pour ses rôles burlesques. Qui marche sur la queue du tigre… se trouve à la charnière de la carrière du cinéaste, une carrière encore à construire mais dont les jalons formels sont déjà posés.

Par David A.

Qui marche sur la queue du tigre... (1945, Akira Kurosawa) affiche japonaiseQui marche sur la queue du tigre… (1945, Akira Kurosawa) affiche japonaise

QUI MARCHE SUR LA QUEUE DU TIGRE…
(Tora no o wo fumu otokotachi)
Un film d’Akira Kurosawa
Scénario: Akira Kurosawa d’après la pièce nô « Akata  » de Kanze Kojiro Nobumitsu et la pièce de kabuki « Kanjinchô » de Namiki Gohei III
Directeur de la photographie: Takeo Itô
Montage: Akira Kurosawa
Musique: Tadashi Hattori
Production: Motohiko Itô
Compagnie de production: Tôhô

Avec Denjirô Okôchi, Susumu Fujita, Ken’ichi Enomoto, Masayuki Mori, Takashi Shimura, Akitake Kôno, Yoshio Kosugi, Hanshirô Iwai, Dekao Yokô, Yasuo Hisamatsu, Sôji Kiyokawa

Genre: drame historique, jidaigeki
Durée: 59 min
Pays: Japon
Année: 1945
Titre alternatif: Les hommes qui marchèrent sur la queue du tigre
Second titre alternatif: Sur la queue du tigre
Date de sortie japonaise: 24 avril 1952
Distributeur japonais: Tôhô
Date de sortie française: 09 mars 2016
Distributeur français: Carlotta Films

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