Rétrospective Naomi Kawase au Centre Pompidou du 23 novembre 2018 au 7 janvier 2019

En mai 1997, lors du Festival international du film de Cannes, la Caméra d’or est décernée pour la première fois à une réalisatrice japonaise, Naomi Kawase, alors la plus jeune lauréate récompensée par cette distinction pour son premier long-métrage de fiction Suzaku (Moe no suzaku, 1997). Du 23 novembre 2018 au 7 janvier 2019, le Centre Pompidou consacre une rétrospective intégrale à l’artiste avec la programmation d’une quarantaine d’œuvres dont la nature convoque aussi bien le documentaire (journaux filmés, portraits, films autobiographiques, essais, etc.) que la fiction (films expérimentaux, courts et longs-métrages), depuis la réalisation de son premier film en 1988. Sa filmographie retrace une démarche hautement intime du geste cinématographique et témoigne d’une grande sensibilité qui, paradoxalement, confine à l’universel. Naomi Kawase attache la plus grande importance aux êtres qu’elle filme, captant avec la plus extrême attention, les variations de leurs souffles, de leurs souffrances et de leurs joies. Cette programmation exhaustive est l’occasion de parcourir une œuvre riche d’émotions et d’images fortes, une œuvre tout à la fois subtile, lumineuse et profondément humaine.

Née en 1969 à Nara, dans la région du Kansai, non loin de Kyōto, Naomi Kawase est abandonnée à sa naissance par ses parents qui confient son éducation à une grande-tante maternelle, Uno Kawase. Après le lycée, Naomi Kawase entame des études à l’École de photographie d’Ōsaka (aujourd’hui nommée l’École d’arts visuels d’Ōsaka) où elle réalise ses premiers films en 8mm et 16mm. Le thème de la famille est, dès ses débuts, au cœur de son travail. En premier lieu, la figure paternelle, qui s’impose par son absence. Elle sera le sujet principal d’un film d’étude, La glace de papa (Papa no sofuto kurīmu, 1988), où elle imagine sa première rencontre avec lui. Deux films suivants poursuivront ce rapport paternel par cinéma interposé : Étreinte/ Dans ses bras (Ni tsutsumarete, 1992), où la jeune cinéaste se lance à la recherche de ce père inconnu, puis Dans le silence du monde/ Le ciel, le vent, le feu, l’eau, la terre (Kya ka ra ba a, 2001), lorsqu’elle apprend la mort de ce dernier. Autre cycle familial, consacré à sa grande-tante Uno que Naomi surnomme « grand-mère » lorsque celle-ci l’adopte, celui qui se compose de Ma seule famille (Tatta hitori no kazoku, 1989), Escargot (Katatsumori, 1994), Regardez, le ciel (Ten, mitake, 1995), Le soleil couchant (Hi wa katabuki, 1996), Naissance et maternité (Tarachime, 2006) et La maison de ma grand-mère (Chiri, 2011). Six films contant la relation intime entre les deux femmes jusqu’au décès d’Uno Kawase à l’âge de 97 ans. Naomi Kawase clôt le chapitre familial avec Amami (2015) où elle emmène son jeune fils Mitsuki, âgé de 4 ans, sur l’île d’Amami à la recherche des racines familiales. En refermant ce chapitre du passé (les figures de son père et de sa mère adoptive), Naomi Kawase se tourne désormais vers l’avenir à travers l’image de son fils en bas âge, qu’elle va désormais voir grandir.

Genpin, la maternité dans les bois (2010, Naomi Kawase) affiche japonaise

Autre sujet de prédilection de la cinéaste, le motif de la nature. Que ce soient les éléments naturels (l’eau, le feu, l’air et la terre) ou, plus spécifiquement, celui de la forêt, la nature qui nous entoure est pour Naomi Kawase à la fois source d’admiration, de respect mais surtout source d’inspiration. Dans Maintenant (Ima, 1989), la cinéaste s’adonne à une exercice de pure contemplation. Dans Le pays boisé/ L’histoire des bûcherons (Somaudo monogatari, 1997), elle fait le portrait de familles de bûcherons en prise avec le vieillissement et l’isolement au cœur des arbres multi-centenaires. Dans Genpin, la maternité dans les bois (Genpin, 2010), au contraire, la réalisatrice accompagne des femmes ayant fait le choix de l’accouchement naturel dans une maternité reculée, située au beau milieu de la forêt d’Okazaki. Mais c’est avec ses films de fiction que la cinéaste parle le mieux de sa relation à la nature : Suzaku, déjà cité, La forêt de Mogari (Mogari no mori, 2007), Nanayo (Nanayomachi, 2008), Koma (2009), Hanezu, l’esprit des montagnes (Hanezu no tsuki, 2011), Still the water (Futatsume no mado, 2014) et Le voyage à Yoshino (Vision, 2018) offrent ainsi une réflexion profonde de la place de l’homme dans la nature. Une nature non pas hostile par essence mais bien au contraire bienveillante et bienfaitrice si l’on sait s’abandonner à elle.

Hanezu, l’esprit des montagnes (2011, Naomi Kawase) affiche japonaise

La sensibilité de la cinéaste s’exprime également à travers un autre motif, celui du portrait. L’œuvre de Naomi Kawase témoigne ainsi d’une attention particulière aux individus, à leurs visages, à leurs gestes, à leurs émotions. Dans son premier film, Je me focalise sur ce qui m’intéresse/ Je fixe mon regard sur ce qui m’intéresse (Watashi wa tsuyoku kyomi o motta mono o okiku fix de kiritoru, 1988), réalisé à l’École de photographie, l’artiste capte les passants qu’elle croise dans les rues d’Ōsaka dans une attention particulière à l’instant. Elle poursuit ce travail dans son second film, La concrétisation de ces choses qui surgissent autour de moi (Watashi ga iki iki to kakawatte iko to suru jibutsu no gutaika, 1988), où elle porte son attention non pas sur les gens qui passent mais ceux qui subissent les conditions de la rue, aussi bien les sans-abris que les travailleurs journaliers. Kaléidoscope (Manguekyo, 1999) et La danse des souvenirs/ La danse de la mémoire/ Lettre d’un cerisier jaune en fleur (Tsuioku no dansu, 2002) font le portrait, au plus près, de deux actrices dans le premier, et d’un rédacteur en chef renommé sur son lit de mort dans le second. De même, Naomi Kawase transposera son regard sur les êtres par l’intermédiaire de la fiction : Une petite grandeur (Chiisana, 1989), Le pain des déesses (Megamitachi, 1990), Comme le bonheur/ Un faux bonheur (Kofuku modoki/ Shiawase modoki, 1991), La lune blanche (Shiroi tsuki, 1993), Mémoire du vent – 26 décembre 1995, à Shibuya (Kaze no kioku – 1995. 12. 26 Shibuya ni te, 1995), Les lucioles (Hotaru, 2000), Shara (Sharasōju, 2003), Ombre/ Shadow (Kage, 2004), Les délices de Tokyo (An, 2015), Mensonges/Lies (2015) et Vers la lumière (Hikari), interrogent, chacun à leur manière, l’importance des relations qui s’installent entre les individus minés par leurs fragilités.

Shara (2003, Naomi Kawase) affiche japonaise

La palette cinématographique de Naomi Kawase est, on le voit, extrêmement large. Des projets plus expérimentaux viennent compléter ce tour d’horizon. My J-W-F (1988) par exemple se propose comme un éclaté de discours amoureux. Home est le segment tourné par la cinéaste dans le cadre du projet 3.11 A sense of home films, développé à son initiative pour rendre hommage aux victimes du tremblement de terre et de la catastrophe nucléaire de Fukushima le 11 mars 2011. Autre segment, I love you, tiré du film collectif, 60 seconds of solitude in year zero, est conçu comme un projet international pour soutenir la liberté de pensée, projet qui regroupe 60 films d’une minute réalisés par 60 cinéastes du monde entier. Autres films développés dans le contexte de cette rétrospective, Calligraphie (2018), Spring – summer – fall – winter (2018) et Screen of memories (2018) s’offrent comme des installations vidéos dans lesquelles les visiteurs peuvent s’immerger. Enfin, Naomi Kawase livre un autoportrait de circonstance, Où en êtes-vous, Naomi Kawase ? La lune, film dont les derniers plans furent tournés le jour même de l’inauguration de cet évènement.

3.11. A sens of home films (2011, collectif) affiche internationale

La rétrospective propose également des œuvres dont Naomi Kawase est la productrice. Par le biais du Festival international du film de Nara, qu’elle a fondé en 2010 et qui se tient tous les deux ans, la réalisatrice a développé la structure NARAtive, un espace de création et de financement qui permet, à chaque édition du festival, de concrétiser le projet d’un cinéaste étranger qui souhaite tourner dans la région de Nara. Ainsi sont présentés deux films de fictions issus de cette structure : Prières (Inori, 2012), une co-production nippo-mexicaine réalisée par Pedro González-Rubio, et The wolves of the east (2016), une co-production financée entre le Japon, l’Angleterre, la Suisse et le Brésil, mise en scène par Carlos Machado Quintela. Le premier raconte le quotidien des habitants de Kannogawa, un petit village perdu dans les montagnes, le second suit les traces d’Akira, soixante-quinze ans, ancien marin reconvertit en chasseur, à la recherche des loups disparus de la région. Attentive au développement culturel de sa région natale, Naomi Kawase profite donc du médium cinéma pour offrir aux cinéastes étrangers l’occasion de capter la beauté et les spécificités d’un territoire plutôt délaissé par le cinéma japonais, essentiellement attentif au dynamisme de Tōkyō et ses environs.

The wolves of the east (2016, Carlos Machado Quintela) affiche japonaise

Cette activité de productrice témoigne de la sensibilité de Naomi Kawase pour le dialogue qui peut s’instaurer entre cinéastes. Ainsi, dès 1996, c’est avec son compatriote Hirokazu Koreeda qu’elle entame une correspondance filmée pour le film Ce monde (-ci) (Utsushiyo), correspondance entamée l’année précédente lors du Festival du film de Yamagata. Les deux réalisateurs, alors jeunes prodiges du cinéma japonais, y expriment leur processus de création respectif en utilisant le format Super 8. En 2004, c’est entre Vincent Dieutre, cinéaste français, et Naomi Kawase que se noue une conversation dans Les accords d’Alba, dialogue filmé en Mini DV à l’occasion d’une rencontre au premier Infinity festival se déroulant à Alba, petit village piémontais. De même le cinéaste espagnol Isaki Lacuesta échange avec sa consœur nippone dans In between days, réalisé en 2008-2009. Ce film, par ailleurs, articule la double installation proposée lors de l’événement par le Centre Pompidou. Deux autres réalisateurs hexagonaux interrogent l’art de Naomi Kawase : Laetitia Mikles dans son portrait Rien ne s’efface (2008), où la cinéaste japonaise dévoile son univers cinématographique intime, et Yves Montmayeur dans Variations Kawase (2018), documentaire inédit produit à l’occasion de cette manifestation au Centre Pompidou. Si Naomi Kawase bénéficie en France d’une bonne distribution de ses longs-métrages de fiction, cette rétrospective intégrale de ses films permet de cerner au plus près les enjeux de son cinéma, enjeux qui relient intimité, luminosité et sensibilité.

In between days (2008-2009, Naomi Kawase et Isaki Lacuesta)

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