Sous les drapeaux, l’enfer (Gunki hatameku motoni, 1972, Kinji Fukasaku)

Une veuve de guerre se rend chaque année auprès du Ministère de la Santé et de la Sécurité Sociale pour demander sa pension de veuvage, pension que les autorités lui refusent systématiquement sous le motif que son mari a été traduit en cour martiale et jugé coupable de désertion. Persuadée que son mari n’est pas coupable, elle recherche quatre survivants de sa garnison. Chaque vétéran lui raconte leur histoire, se remémorant les faits de manière différente. Confiante sur l’honneur de son époux, ces quatre histoires vont pourtant remettre en cause sa vision des choses.

Sous les drapeaux, l’enfer (1972, Kinji Fukasaku) affiche originale japonaise

Tourné une année après Guerre des gangs à Okinawa (Bakuto gaijin butai, 1971) et quelques mois avant Yakuza moderne : Okita le pourfendeur (Gendai yakuza: hito-kiri Yota, 1972), Sous les drapeaux, l’enfer (Gunki hatameku motoni) est une oeuvre à part dans la carrière de Kinji Fukasaku. Surtout connu en France pour ses films ultra-violents sur les gangs de yakuzas, Sous les drapeaux, l’enfer est certainement l’un de ses films les plus personnels. A l’origine un roman écrit par Shôji Yuki, Fukasaku en acheta les droits cinématographiques avec ses deniers propres et le film fut produit loin de la tutelle des grands studios, en l’occurrence de la Tôei, firme dans laquelle Fukasaku a passé l’essentielle de sa carrière, et ce même si la Tôhô participera au montage financier du film. Le réalisateur aborde ici ses thèmes les plus chers, les conséquences de la deuxième guerre mondiale, la croissance et le développement frénétique du Japon dans les années cinquante, l’occupation américaine et le traumatisme des bombes nucléaires.

Ici cependant, Fukasaku délaisse le milieu de la mafia et les codes inhérents au genre pour s’exprimer différemment. Essentiellement traité en flash-back et en alternant entre le noir et blanc et la couleur, le film raconte l’histoire de l’épouse du sergent Togashi qui rencontre quatre vétérans qui ont personnellement connu son mari sur le front de la Nouvelle-Guinée pour lui raconter chacun son histoire, suivant un traitement similaire au film d’Akira Kurosawa, Rashomon (Rashômon, 1950). Alors que les autorités ne lui concède pas le droit d’obtenir la pension militaire allouée aux soldats morts au combat parce que son mari fut exécuté par une cour martiale, aucune preuve concrète ne vient confirmer cette vérité officielle. A travers le récit de ceux qui l’ont connu et entouré dans les derniers moments de sa vie, l’épouse du sergent pense pouvoir rétablir l’honneur de son mari. Mais ces récits s’opposent et divergent.

A mesure que les récits se succèdent, nous comprenons vite que certaines vérités restent cachées, que certains évènements n’ont jamais été éclaircis et que de terribles choses se sont passées les semaines et les mois suivant la défaite du Japon. Au cœur de la jungle, loin de leur pays, affamés, malades et épuisés, de nombreux soldats de l’armée impériale sont restés longtemps sans nouvelles de la défaite de leur patrie. Fukasaku convoque le passé dans de longues séquences en noir et blanc mais le film ne s’attarde pas sur l’évolution du conflit, sur la gestion tactique ni sur les contingences du combat. Ce qui intéresse le cinéaste, c’est comment ce passé, volontairement oublié, recouvert d’un voile, masqué du sceau du secret et du mensonge, pèse lourdement sur les individus, que se soit de façon physique (l’un des survivants est aveugle, un autre est vieillissant dans son bidonville, etc.) ou de façon plus insidieuse (l’épouse qui ne peut dormir tranquille sachant que l’honneur de son mari est bafoué, les survivants qui ne supportent pas leurs actes passés, etc.).

Fukasaku aborde de front la problématique de la mémoire historique, une mémoire nécessaire pour faire le deuil, nécessaire pour permettre aux nouvelles générations de passer à autre chose. Hors le Japon est présenté ici comme une nation qui n’en a pas fini avec cette guerre, une nation qui, parce qu’elle a été vaincue, ne peut oublier mais en même temps met tout en oeuvre pour passer sous silence cette période douloureuse. Sinon à travers une commémoration annuelle donnée en l’honneur des soldats tombés, les vétérans et les familles qui ont perdu des proches ne veulent pas évoquer ouvertement ces mauvais souvenirs, des souvenirs trop entachés de honte, de frustration et de ressentiment.

Contre cette tendance à l’oubli, Fukasaku fait de son personnage principal, l’épouse du sergent calomnié, une héroïne qui ne baisse pas les bras devant l’attitude passéiste des autorités et des qu’en-dira-t-on du village. Contre vents et marais, elle se bat pour découvrir la vérité, une vérité qu’elle n’est peut-être pas prête à entendre. Les blessures sont profondes et la plaie encore à vif. Les massacres, les destructions, l’holocauste nucléaire et la défaite planent dans chaque plan du film. Si Sakie Togashi se bat malgré ses faibles moyens, vingt-six ans plus tôt son mari s’est battu, aux côtés de ses hommes pour survivre dans une jungle hostile, tachant de préserver les dernières parcelles d’humanité qui restaient en eux. Sur ce point Fukasaku est formel, la guerre ne fait que des victimes…

Par David A.

SOUS LES DRAPEAUX, L’ENFER
(Gunki hatameku motoni)
Un film de Kinji Fukasaku
Scénario: Kinji Fukasaku, Norio Osada et Kaneto Shindô d’après le roman de Shôji Yuki
Directeur de la photographie: Hiroshi Segawa
Montage: Keiichi Uraoka
Musique: Hikaru Hayashi
Production: Seishi Matsumaru et Shôhei Tokizane
Compagnie de production: Shinsei Eigasha, Tôhô

Avec Tetsurô Tanba, Sachiko Hidari, Shinjirô Ebara, Isao Natsuyagi, Sanae Nakahara, Yumiko Fujita, Noboru Mitani, Taketoshi Naitô, Kanemori Nakamura

Genre: drame, guerre
Durée: 1h36
Pays: Japon
Année: 1972
Date de sortie japonaise: 12 mars 1972
Date de sortie française: film inédit en France

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *