Tokyo tribe (Tôkyô toraibu, 2014, Sion Sono)

Dans un Japon ghettoïsé et marginal, différents gangs se partagent les territoires tokyoïtes. Entre petites provocations et battle hip hop, un certain équilibre, certes fragile, se maintient tout de même. Mais en une nuit tout risque de basculer dans le chaos et le bain de sang. Buppa, secondé par son fils Nkoi et son principal lieutenant Mera, veulent faire main basse sur la ville et annihiler les autres gangs. Cela sans compter sur la disparition d’Erika, la jeune fille du Grand Prêtre qui attend de Buppa et ses sbires de la retrouver saine et sauve mais surtout vierge au coeur de ce maelström de testostérones. Kai, à la tête du gang qui prône l’amour et la paix, va tenter de réunir les clans pour faire face à la menace.

Tokyo tribe (2014, Sion Sono) affiche japonaise

Avec son nouveau film Tokyo tribe (Tôkyô toraibu), adapté du manga éponyme de Santa Inoue, Shion Sono confirme le virage commercial pris par son cinéma avec Why don’t you play in hell? (Jigoku de naze waruii, 2013) présenté l’année dernière à L’Etrange Festival. Le cinéaste s’éloigne pourtant d’un sujet qu’il connaît bien (le monde du cinéma dans le cas précédent) pour investir un champ qui lui est presque totalement inconnu, celui du hip hop. Tokyo tribe, dans le regard de Shion Sono, n’est rien d’autre qu’un clip vidéo de près de deux heures, le temps nécessaire selon lui pour étaler les morceaux de bravoure qu’il a en tête. Exit donc la mise en scène rigoureuse qui a pu être la sienne dans des films tels que Love exposure (Ai no mukidashi, 2008), Cold fish (Tsumetai nettaigyo, 2010), Guilty of romance (Koi no tsumi, 2011) ou encore The land of hope (Kibô no kuni, 2012), dans Tokyo tribe le cinéaste laisse virevolter sa caméra en de longs plans-séquences chantés à coup de beat rap. Un film fun selon les propres mots de son auteur.

Tokyo tribe est en effet fun. Mais là s’arrête le plaisir du film. Un plaisir semblable à un repas fast food, c’est-à-dire qui se mange rapidement et se digère mal. Le film n’est qu’une émanation de ce cinéma décomplexé dont les mots d’ordre se résument aux débordements, à l’outrance et à l’obscène sans que cette absence de limites ne renvoient à un quelconque désir de faire sens. Un cinéma frénétique qui recycle sans vergogne les clichés les plus éculés, les codes cinématographiques les plus usés, les clins d’oeil les plus faciles, un cinéma certes baroque mais dont la superficialité (de la forme comme du propos) finit par excéder le spectateur un tant soit peu aux aguets.

Nous pouvons saluer l’angle d’attaque de Shion Sono, celui de réaliser une comédie musicale déjantée sur le mode rap (sorte d’antithèse des clips de rappeurs américains qui se prennent, eux, très au sérieux quand il s’agit de gun, de money ou de chicks dénudées) mais ce choix artistique ne suffit pas à porter le film dans sa totalité. Nous remarquons des décors hauts en couleurs (friches urbaines, rues saturées, bordel au luxe factice, dinner acidulé) et des costumes tout aussi excessifs mais le film, au final, n’échappe pas à son côté cheap que révèlent des effets spéciaux numériques largement bâclés et hideux. L’interprétation, elle-même, tombe dans le sur-jeu systématique (voir Riki Takeuchi en Buppa sadique et survolté ou encore Ryôhei Suzuki en Mera au corps musculeux et à la chevelure d’un blond platine californien), un mode d’interprétation qui nuit par ailleurs à toute une frange du cinéma japonais de ces dernières années. Tout n’est que cris, grimaces, râles et autres gestuelles exagérées ne provoquant pas d’autre sentiment que l’overdose. Si le film devait avoir une seule qualité, ce serait celle de révéler au public occidental qu’il existe, effectivement, une scène rap japonaise probablement tout aussi éclectique et réjouissante que les scènes française et américaine. Bien maigre consolation, surtout si la musique rap ne résonne que faiblement dans vos oreilles.

Par David A.

TOKYO TRIBE
(Tôkyô toraibu)
Un film de Shion Sono
Scénario: Shion Sono d’après le manga de Santa Inoue
Directeur de la photographie: Daisuke Sôma
Montage: Jun’ichi Itô
Musique: B.C.D.M.G.
Production: Yoshinori Chiba, Nobuhiro Iizuka, Naoko Komuro, Shin’ichirô Masuda, Ayako Oguchi, Kinya Oguchi, Tadashi Tanaka et Keizô Yuri
Compagnie de production: Django Film, From First Production Co., Nikkatsu
Compagnie de distribution: Nikkatsu

Avec Ryôhei Suzuki, Hitomi Katayama, Akihiro Kitamura, Hiroko Yashiki, Kokone Sasaki, Shôta Sometani, Riki Takeuchi, Yôsuke Kubozuka, Yui Ichikawa, Haruna Yabuki, Shôko Nakagawa, Denden, Shunsuke Daitô

Genre: action, drame, comédie musicale
Durée: 1h56
Pays: Japon
Année: 2014
Date de sortie japonaise: 30 août 2014
Date de sortie française: date non précisée

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